Woolgathering

APARTÉ

Apartés — Par eriam59 @ 13:08

De Brontë prendre la suite: Suite et Fin.

 Les cloches de la cathédrale sonnèrent. Dans la petite chapelle, les amis et la famille s'entassaient. William regagna sa place, au premier rang, juste à côté du cercueil. L'oraison qu'il venait de lire avait ému l'assemblée. Alors que le prêtre en charge de la cérémonie terminait son travail, William regarda le caisson de bois dans lequel reposerait à jamais son ami. Les souvenirs se mirent à affluer. Il sourit.

La bénédiction achevée, William s'apprêta à recevoir les condoléances formelles des amis et parents présents. Au milieu de la file interminable, le vieil homme remarqua deux silhouettes féminines qui lui étaient presque familières. Quand la première arriva face à lui, il n'eut plus aucun doute.

-Bonjour, Monsieur Faussel. Je suis désolée. J'ai perdu un ami, mais ce n'est rien: vous avez perdu l'homme que vous aimiez. dit avec compassion cette femme d'un certain âge.

-Bonjour,Charlotte. Vous savez, ce n'est que la vie. Je suis ravi de vous voir aujourd'hui. Cela fait combien de temps que nous ne nous sommes pas vus?

-Quarante ans… Vous et Doran m'avez écrit et téléphoné souvent, mais vous n'êtes jamais revenus à Bradford… répondit-elle avec mélancolie.

-Non, c'est vrai… Venez à la maison cette après-midi. Nous boirons un café ensemble.

-Je viendrai!

William se sentit particulièrement touché de la présence de cette vieille connaissance en un tel jour. Mais bientôt, se présenta devant lui une autre femme, plus âgée que Charlotte, mais que William n'eut pas plus de mal à reconnaître: elle portait toujours à l'épaule une grande besace noire qui avait tout de même souffert du temps et qui commençait à décrépir. Cela faisait des années qu'ils s'étaient perdus de vue, comment avait-elle su?

-Bonjour, Monsieur Faussel. Toutes mes condoléances. Depuis le temps, vous souvenez-vous encore de votre ancienne élève?

-Bien sûr, je m'en souviens. Bonjour, Frances. Comment avez-vous pu vous souvenir de votre vieux professeur d'anglais?

-Je n'aurais jamais pu l'oublier. J'ai l'impression que nous nous sommes quittés hier. Pourtant…

-C'était il y a un demi-siècle… répondit William avec un clin d'œil.

-J'avais à peine vingt ans à l'époque! se rappela avec nostalgie et le sourire aux lèvres Frances.

-Qu'êtes-vous devenu? s'enquit William.

-J'étais professeur de français, en Angleterre, près du berceau d'une auteur que vous devez bien connaître…

-Charlotte Brontë, The Professor… Ce livre a influencé toute ma vie, avant même que vous me l'offriez…

-J'ai su, répondit Frances avec un regard complice, si vous voulez, je vous raconterai tout, mais ce n'est peut-être pas le jour…

-Je reçois déjà une bonne amie cette après-midi, peut-être pourriez-vous vous joindre à nous?

Frances sourit avant de répondre à son très ancien enseignant:

- C'est d'accord. Je vous attendrai sur le parvis.

Après le passage de Frances, William dut encore serrer quelques mains et essuyer quelques larmes, puis il put disposer. Il ne suivrait pas les autres convives qui allaient visiter avec austérité la nécropole avant de boire et manger à la santé de Doran.

Charlotte l'avait attendu et ils décidèrent de marcher ensemble, silencieusement, dans les allées de la cathédrale. Ils n'avaient pas besoin de se parler. Ils étaient au milieu des touristes, assis dans un salon de thé, à Bradford, à discuter Lettres avec un talentueux écrivain raté, à se raconter leur vie accompagnée des plus grandes œuvres de la littérature, à rire avec franchise de leurs "malheurs de Sophie" et à se créer des lendemains meilleurs. Lorsque les deux hommes eurent embrassé joyeusement Charlotte, William sortit avec elle du lieu saint.

Frances était là, elle attendait, assise sur les marches de la cathédrale. La vue de cette vieille dame qui avait tout de même gardé une allure de jeune fille fit sourire William. Ils s'approchèrent d'elle. Frances s'échappa de sa rêverie et leur sourit. William l'invita à les suivre jusque chez lui et tous trois traversèrent le parvis en direction de l'appartement des deux hommes. Ils habitaient une rue du centre-ville mais à l'abri de la circulation. Cependant, ils aimaient rêvasser en regardant les arbres devant leur fenêtre.

En préparant du thé, William racontait à ses deux amies les nombreux souvenirs qu'il avait partagés avec Doran. Il gardait le sourire. Mais une question à laquelle il n'avait toujours pas de réponse vint à nouveau lui occuper l'esprit. Comment avait-elle su? Il alla s'asseoir auprès des deux femmes, se tourna vers Frances et lui demanda:

- Comment l'avez-vous su, Frances?

Les deux femmes sourirent et Frances répondit:

- Je vous l'ai dit: j'étais professeur de français, à Bradford…

- Après votre départ, il a bien fallu que je trouve un autre enseignant, pour me perfectionner… continua Charlotte avec un regard complice en direction de Frances.

Ainsi, les deux femmes se connaissaient… William aurait dû s'en douter… Mais, il n'était guère étonné que Charlotte ait gardé le secret toutes ces années.

Les trois amis reprirent leur joyeuse conversation à propos de Doran, de ses échecs littéraires et de sa capacité à les dépasser et à continuer. Il était un brillant épistolier, affirmait Charlotte sans peine. Il avait aussi été un prolifique et talentueux diariste révéla plus tard William qui fut rapidement contraint par ces deux femmes à l'enthousiasme encore adolescent de ressortir la lourde pile de cahiers que Doran avait remplis durant leurs seules années de vie commune. Il les connaissait par cœur. Son compagnon le laissait toujours lire ce qui était devenu le journal du couple plus que le journal de l'écrivain. Doran rédigeait leur vie, à tous les deux, les douant d'une existence pleine de poésie et de romanesque. William les connaissait par cœur. Il n'en avait pourtant pas décidé une ligne. Qu'importe, il aimait Doran. Il aimait la vie qu'ils menaient ensemble. Il y avait trouvé ce qu'il cherchait.

L'appartement passa l'après-midi à éplucher ces cahiers avec une ardeur d'un autre âge. William savait quelles pages Charlotte et Frances pouvaient lire. Mais la pile arrivant à sa fin, il remarqua un tome qu'il connaissait bien mais dont il ignorait la présence au milieu de l'œuvre de Doran. C'était son propre journal. Il n'avait presque jamais servi. Il n'avait jamais su être fidèle à la plume. Peut-être était-ce le moment? Il le retira subrepticement du tas et le déposa à l'écart du reste. Charlotte le vit. Elle ne dit mot. William lui sourit. Frances ne remarqua rien.

L'après-midi reprit. Après avoir fini leur lecture, les deux femmes décidèrent de rentrer chez elles. Elles logeaient dans le même hôtel et devaient repartir toutes les deux le lendemain, pour Bradford. William les salua avec joie.

- J'espère que vous reviendrez voir parfois votre vieux professeur! leur dit-il, se sentant soudain très seul.

Elles lui promirent, mais la distance entre eux était grande. William ferma la porte derrière elles. L'heure était déjà fort avancée, il alla se coucher après un bref et léger dîner. Il emmena avec lui son journal, afin d'en relire au calme les plus récentes entrées. Il n'écrirait pas ce soir.

Il s'installa contre les oreillers de ce grand lit vide dont les draps étaient aussi froids que le mort avec lequel il les partageait. Il ouvrit le cahier et chercha la dernière entrée. Il n'avait plus écrit depuis presque soixante ans.

En se relisant, il n'apprit rien de nouveau: oui, son premier amant lui avait dicté sa vie. Il lui avait dicté cette vie rangée qu'il avait fini par refuser, dix ans après. Dix ans à être l'esclave d'Edward, et il avait aimé ça! Mais les deux jeunes garçons n'avaient, dans le fond, conscience de rien. Et Doran?

Il n'écrirait pas ce soir. Il déposa son antiquité sur la table de nuit. Il s'allongea et éteignit la lampe qui donnait à la pièce une atmosphère qui avait été sensuelle, à une époque, mais qui ce soir lui rappelait que le temps n'épargnait rien, ni personne.

Le journal à la couverture de cuir usé, resté fermé durant des années, était à côté de lui. Maintenant que Doran avait cassé sa plume, il devrait commencer à écrire lui-même sa vie. En aurait-il vraiment le temps?

Le flot de pensées de William s'arrêta sur cette dernière idée et, comme pour accueillir un baiser longtemps attendu, il laissa ses paupières se clore.


APARTÉ

Apartés — Par eriam59 @ 13:01

De Brontë prendre la suite: épisode 7

 

Les valises de William étaient soigneusement alignées près de la porte du studio. À quelques pas, l'homme avait déjà enfilé sa veste. On sonna à la porte. Il était impatient. Il courut ouvrir. Sur le pallier, il trouva une jeune fille visiblement joyeuse.

-     Hello Mister Faussel! J'étais sûre que Mister Dowling ne serait pas encore arrivé!

-     Charlotte… Come in! En effet, j'attends Doran. Il ne devrait plus tarder…

-     Oui, il ne tardera plus… répondit Charlotte, semblant railler William.

Le silence s'installa entre les deux amis. William attendait l'arrivée de son compagnon avec l'impatience d'un adolescent. Charlotte le savait, il n'avait pas besoin d'en dire davantage. Finalement, la jeune fille reprit la parole:

-     Vous m'écrirez quand vous serez en France.

-     Bien sûr. Nous reviendrons même vous voir de temps en temps.

-     Non, vous ne reviendrez pas. Mais vous m'écrirez.

-     Charlotte! Pourquoi ne reviendrions-nous pas?

-     Parce que. répondit simplement l'adolescente sans chercher à donner d'explication.

-     Je serai toujours ravi de vous lire et de vous écrire.

William savait qu'elle avait raison. Il fallait bien l'admettre. À quoi bon essayer de prouver le contraire? Il n'avait jamais su tenir une correspondance durable, mais cette fois les choses allaient changer. Il le savait.

-     Pourquoi ne viendriez-vous pas nous voir en France, vous?

-     Moi? Non, ma place est ici. Je ne vous en voudrai pas. Ce sera ma faute. On s'écrira! dit-elle avec assurance.

Alors que William s'apprêtait à répondre, la porte d'entrée du petit appartement s'ouvrit à la volée

-     William Faussel! Embrassez-moi! s'exclama Doran avec enthousiasme en entrant dans la pièce, Ciel! Vous ici, Darling? ajouta-t-il à l'adresse de Charlotte qui riait.

-     J'étais venue vous dire au revoir! répondit-elle joyeusement.

-     Dans ce cas! William, my dear, couldn't we go and drink a last coffee with our friend before our returning to France?

-     Sure, we could!

Avant de partir, William vérifia une nouvelle fois qu'il n'avait rien oublié. Les deux hommes enlevèrent leur clef respective de leur anneau et les déposèrent l'une contre l'autre sur le bureau du meublé. Dehors, le ciel était teinté de violet. Ils venaient certainement d'échapper à une averse. L'air était frais. William aimait ce moment.

Arrivés devant leur habituel Ye Old Bronte, Charlotte entra la première, laissant un bref instant de solitude au couple durant lequel ils s'embrassèrent affectueusement. La jeune fille avait choisi une petite table non loin de l'entrée. Une fois tous installés et servis, la discussion, comme à l'accoutumée, devint vite enjouée. Doran semblait ravi de s'exiler en France. Alors, très vite, il tapota le poignet de William et lui murmura à l'oreille:

-     We're going to miss our train..

-     Oui, nous allons y aller.

-     Vous m'appellerez? leur demanda Charlotte

-     Of course we will! Nous écrirons aussi! lui répondit gaiement Doran, tout en se tournant vers William.

-     So you have to go now! s'exclama la jeune fille.

Les deux hommes récupérèrent leurs affaires et sortirent avec à leur suite Charlotte qui les accompagna jusqu'à la gare.

Arrivés, Doran et William rejoignirent leur train en hâte. La jeune fille leur fit signe depuis le quai. William s'en rendit compte alors: elle n'avait même pas leur adresse en France. Ils lui écriront.

Le signal du départ retentit. Doran prit la main de son compagnon.

-     Master, I consent to pass my life with you.

Le train s'ébranla. Ils sourirent.


APARTÉ

Apartés — Par eriam59 @ 10:24

Et la lumière fut…

 

Je me présente : M Vanrobays. J’habite avec mes six enfants et ma jeune femme, dans la courée Dekien, dans notre belle ville textile de Roubaix, au XIXèmesiècle.

La vie dans nos petites masures est difficile. De plus, notre courée est très sombre : un grand mur la coupe en son milieu. Personne ne sait ce qui se passe derrière, personne n’oserait aller voir. On raconte des choses étranges sur ce qui se passe là-bas, derrière.

La nuit, parfois, on entend des voix, comme des murmures. Certains racontent que des revenants habitent dans le prolongement de notre courée, d’ailleurs, c’est pour cela que le mur est là, pour empêcher les mauvais esprits de venir hanter nos jours et nos nuits.

Mais tout de même, il faudra bien, un jour, que l’on sache ce qu’il y a vraiment derrière ce mur… De toute façon, il ne résistera plus longtemps au poids des années. Déjà, des fissures apparaissent. Légères, bien sûr, mais les briques du haut du mur commencent à tomber. Nos voisins pensent que les esprits qui résident près de chez nous s’amusent à lancer les pierres dans notre courée. S’ils continuent, nos enfants vont se faire assommer! Nos femmes ne les laissent plus sortir ni aller au fond de la courée… Bien sûr, ces petits drôles profitent toujours d’un moment d’inattention de leur mère pour filer vers le mur regarder à travers les fissures dans l’espoir de voir derrière. Je les comprends ces gamins, à leur âge, ils ne peuvent pas rester enfermés tout le long du jour… Et puis, ils finiront par voir, alors, nous saurons, nous aussi…

Depuis quelques jours, tous les habitants de notre courée deviennent exécrables. Nos conditions de travail ne font qu’empirer, notre cadre de vie aussi.

Alors, le moindre titillement de l’un ou de l’autre risque de finir en bagarre générale. Mais le mur faibli de jour en jour et nous sommes aussi très inquiets de ce qu’il pourrait arriver…

Et voilà que M Desmytter s’amuse à provoquer l’un de nos plus susceptibles voisins. La bagarre va finir par éclater…

Ce qui menaçait d’arriver vient de se déclencher : M Desmytter et M Bullaert sont tous les deux en train de se battre comme chien enragés. L’un tombe, se redresse, saute sur l’autre qui, à son tour, chute mais entraîne à sa suite le premier et la lutte continue, au sol, cette fois, jusqu’à ce que l’un des deux arrive à se relever alors ils se poussent mutuellement. Et voilà que le plus faible cède, il se laisse jeter contre le mur qui ne tient plus. Des briques assez basses tombent de l’autre côté. Une lumière blanche, intense, pure, nous éblouit. Voilà bien des années que la lumière ne nous était pas apparue de cette manière. D’ailleurs, on voit bien que cette lumière n’est pas réelle. Elle ne vient pas de notre monde. C’est sûr, de l’autre côté, c’est le paradis!

Les combattants se regardent hébétés, tandis que les mères couvrent les yeux de leurs enfants. Même les plus vaillants ont un mouvement de recul. Notre peur est mêlée d’une curiosité dévorante : si le paradis se trouvait vraiment derrière ce mur, alors, nos problèmes pourraient disparaître…

Cependant, la peur et la raison nous ont convaincu de rentrer chez nous. Nous nous cloîtrons dans nos masures et nous nous y enfermons.

Quelques minutes plus tard, une voix nous interpelle, on nous appelle de l’extérieur. À travers les murs fins de nos maisons, nous discutons : Faut-il aller voir ? Qui ?

Alors, M Desmytter, M Bullaert et moi-même décidons de sortir.

Quelle surprise avons-nous eue en arrivant devant le mur. D’autres briques étaient tombées, et, le vide laissé par leur chute nous laissait entrevoir ce qu’il se passait réellement derrière.

Etonnés par ce spectacle, nous avions oublié ce pour quoi nous étions venu lorsque l’on nous ramena à la réalité. Un homme se trouve dans notre courée, il s’approche de nous et il se met à nous raconter sa vie, ou plutôt, notre vie. Cet homme, en effet, n’est autre que notre voisin. Certes, il n’habite pas la courée Dekien, mais la courée Dubar. Les voix que nous avions longtemps prises pour des gémissements de fantômes étaient en réalité celles des habitants de cette courée. Derrière le mur, et c’est ce que nous venions de voir à travers le trou qui s’était formé avec la chute des briques, se trouve une seconde courée, plus lumineuse que la nôtre puisque davantage exposée au soleil. Il faut que nous abattions ce mur, réunissons nos deux courées!

Chacun part appeler femme et enfants et après quelques minutes passées à détruire le mur, voilà enfin les courées Dekien et Dubar réunies ! Tout le monde s’embrasse, on fait la fête, on est heureux.

D’une certaine manière, derrière le mur, il y avait vraiment le paradis : un lieu de lumière et de joie…

 


APARTÉ

Apartés — Par eriam59 @ 00:02

À V...

Cela fait longtemps maintenant

J'ai toujours veillé sur maman

Tu sais, ils étaient tous venus

Des larmes, ils en ont tant perdu

Je ne savais plus m'exprimer

Ta vision m'a paralysé

Et il ne faut pas m'en vouloir

Je ne t'ai pas dit "au revoir".

 


APARTÉ

Apartés — Par eriam59 @ 23:44

Juillet 2005 - Souvenir

Si Beaumarchais avait été là...

 

 (Marceline est employée comme femme de ménage dans une entreprise multinationale dont l'intégralité des dirigeants sont des hommes. Lors d'une réunion entre cadres, elle est appelée afin de nettoyer une tache de vin que l'un d'eux venait de faire sur la moquette du bureau. Indifférents à sa présence, les hommes continuent leur discussion.)

 

Un cadre: Savez-vous ce que m'a annoncé ma femme hier soir? Elle veut créer son entreprise!

(Les hommes éclatent de rire)

Le patron: Non, vraiment, c'est de la folie. Et que lui avez-vous répondu?

Le cadre: Que l'espoir la faisait peut-être vivre, mais que seul mon salaire pouvait la nourrir.

(Marceline se redresse, offusquée. Personne ne la remarque.)

Le patron: Vous avez bien fait. Si les femmes deviennent gérantes d'entreprises, où va-t-on?

Marceline: Et pourquoi je vous prie?

(Les hommes se retournent vers elle)

Le patron: Je vous demande pardon?

Marceline: Pourquoi les femmes ne pourraient-elles pas gérer une entreprise aussi bien qu'un homme?

Le patron: Mais c'est pourtant évident! Notre métier est un métier à responsabilités, il demande force de caractère et d'esprit. Une femme ne peut pas supporter de telles charges!

Un cadre: oui, tout à fait, il y a aussi les enfants dont il faut s'occuper. Ne cherchez pas à défendre une cause que vous ne connaissez pas, nettoyez la tache par terre.

Marceline (en colère): Alors là! C'est un peu fort! Premièrement, sachez qu'une femme n'est pas qu'une serpillière. Ensuite, vous me donnez là un merveilleux argument: si une femme est capable de gérer un foyer et de mettre au monde et de s'occuper d'enfants, elle est donc tout à fait apte à gérer une entreprise. S'occuper d'un foyer réclame de la responsabilité, et de nombreux hommes ne sont pas capables de le faire s'ils n'ont pas un revenu leur permettant tous les excès…

Le patron: Allons, allons, soit, une femme est capable de gérer un foyer, mais dans notre métier, il faut savoir faire des concessions, satisfaire la majorité. Les femmes sont arrivistes, elles en veulent trop, ce n'est en rien le profil d'un chef d'entreprise. On ne s'occupe pas d'employés comme d'enfants.

Marceline: Vous avez peur! Vous avez peur des femmes, peur qu'elles prennent votre place!

(Les hommes se regardent mal-à-l'aise)

Un cadre: C'est délirant! Messieurs, entendez cela. Nous? Nous aurions peur des femmes? Mais nous ne pourrions avoir peur d'elles que si elles nous étaient supérieures. On nous appelle "sexe fort", est-ce pour rien?

Marceline: Je le conçois. Les mots vous donnent peut-être raison par leur sens, mais par leur forme, ils sont égaux: "femme" et "homme" comptent le même nombre de lettres, mais on vous a ajouté un "h" pour cela… De plus, si vous ne considériez pas les femmes comme des jouets dérisoires, elles n'auraient aucune raison de se battre et de lutter au détriment de leur vie pour réussir. Vous nous faites devenir arrivistes, nous ne le sommes pas à la naissance…

Le patron: Cette discussion tourne à la comédie. Reprenons chacun notre rôle: les hommes à la gestion de l'entreprise, la femme au ménage. Madame, apprenez que si les femmes ne dirigent pas les entreprises, c'est parce qu'elles sont souvent trop sûres d'avoir raison et que leur confiance démesurée en elles ne leur laisse pas le temps de chercher des arguments à leur propos.

(Les cadres regardent leur patron, certains amusés, d'autres gênés)

Marceline: Alors d'après vous, les femmes ne savent pas argumenter? Mais je vois parmi vous (elle se tourne vers l'assemblée) des gens changer d'avis et se rallier à ma cause. Serait-ce à cause de mes maigres arguments ou du ridicule des vôtres? Vous venez de conclure notre discussion par un argument —si on peut appeler cela ainsi— que j'ai réfuté par le simple fait de m'adresser à vous tout à l'heure: il y a longtemps que la tâche de vin sur cette moquette serait partie si je n'avais pas eu d'arguments…

(Les hommes semblent changer d'opinion)

Un cadre: Elle n'a pas tort. (Il s'adresse au patron) Avec tout le respect que je vous dois, Monsieur, je partage l'avis de cette femme. Elle vient de faire preuve d'une rhétorique sans faille.

Le patron: suggériez-vous qu'une femme serait donc tout à fait capable d'être à ma place?

Un cadre: Nous n'en sommes pas encore là, mais pourquoi un femme, ou deux, ne feraient pas partie de notre équipe?

Un autre: Oui, mais pour quel rôle?

Le patron: Jusqu'à preuve du contraire, je dirige encore cette entreprise… (Les cadres semblent déçus) Mais il est vrai qu'un peu de féminité ne ferait peut-être pas de mal à notre assemblée…

Marceline: À propos, votre secrétaire m'a chargée de vous transmettre les résultats des élections pour la présidence du MEDEF qui se déroulaient ce matin

Le patron: Ah?

Marceline: Il semblerait que votre patron soit désormais… une femme.


APARTÉ

Apartés — Par eriam59 @ 23:31

De Brontë être la suite... La suite: épisode six

 

On sonna. Le miroir toujours accroché dans un coin du petit appartement sourit à William alors que celui-ci allait ouvrir la porte.

-   Good Morning, Mister Faussel! How do you do?

-   How do you do? Good Morning Charlotte! You know you can leave these courtesies! Come in! And speak French for your mum's sake!

La jeune fille entra chez son hôte. Elle semblait radieuse et impatiente de lancer à William les paroles qui lui brûlaient les lèvres. Après que celui-ci eut fini de préparer le thé pour eux deux et fut revenu s'asseoir face à Charlotte, il lui dit:

-   Alors, comment allez-vous depuis ces quelques jours?

-   Je n'en reviens pas que vous ayez pu trouver un logement aussi vite! Comment connaissiez-vous cette adresse? Nous sommes dans l'un des endroits les plus reculés de la ville, les plus chics et les moins chers…

-   C'est ici que j'avais logé lorsque j'étais étudiant. J'espérais pouvoir y revenir lorsque je vous ai suivi en Angleterre et, en effet, ce lieu n'étant pas très connu, ce studio n'était plus loué depuis quelques semaines… lui répondit avec un regard complice William

-   Maman était venue ici?

-   Oui, quelques fois. Elle m'écrivait le plus souvent, nous nous voyions peu.

William et la jeune fille discutaient avec mélancolie et plaisir de leurs vies respectives quand Charlotte le regarda de son air rieur et lui dit:

-   Pourquoi ne nous verrions-nous pas cette après-midi?

-   Charlotte! Je ne sais pas, je ne suis pas sûr que…

-   J'ai quelqu'un à vous présenter, vous devriez bien vous entendre…

La suggestion de la jeune fille interloqua William. Il cligna des yeux plusieurs fois avant qu'elle ne reprît:

-   C'est une bonne connaissance. Il adore la France. J'ai l'impression qu'il manque quelqu'un à votre vie. Vous vous attachez à votre passé, à vos vieilles rencontres, mais où sont-elles maintenant? Rencontrez Mister Dowling. Il va vous plaire.

Charlotte semblait sûre d'elle. Elle laissa William dans son silence quelques instants avant de reprendre:

-   So! 5 o'clock, on Main Street. Ye Old Bronte, it's a nice tearoom. You'll find it, won't you?

-   Mais qui êtes-vous pour décider ainsi de ma vie? rétorqua William

-   Moi? Souvenez-vous, Charlotte Brontë, The Professor, vous êtes le personnage, aren't you? So… Is all OK?

-   I see… Well, I will have no problem in finding it, I know it…

-   Really?

-   Yes, your mother and I met there some years ago, expliqua William dans la langue de Charlotte sans vraiment s'en rendre compte.

-   Well! See you later! dit-elle avant de disparaître du meublé.

William demeura songeur. Charlotte était vraiment une jeune fille très particulière. Il se souvenait bien de ce salon de thé. La mère comme la fille l'avaient choisi comme lieu de rendez-vous… Il y avait rencontré Edward, et maintenant?

À l'heure du rendez-vous, William arriva devant le salon de thé. Quelques minutes plus tard, Charlotte déboucha d'une petite rue en compagnie d'un homme au visage frêle mais agrémenté d'un sourire espiègle, enveloppé dans une redingote marron glacé à l'air fatigué et aux boutons nonchalants sur laquelle reposait une large besace qui lui donnait à elle seule une allure d'adolescent. Le style de cet homme, qui semblait pourtant un peu plus âgé que William, fit sourire ce dernier, mais il ne put réprimer le vif intérêt que cet apparent marginal suscita en lui. Celui-ci se pencha vers Charlotte pour lui murmurer à l'oreille quelques mots qui la firent sourire et acquiescer.

S'étant rejoints, selon la vieille coutume anglaise, les deux hommes attendirent d'avoir été présentés pour s'adresser l'un à l'autre.

-     Hello Mister Dowling! Very glad to meet you!

-     So am I, Mister Faussel. Charlotte told me a lot about you! répondit Dowling.

-     Really? s'exclama William, tournant en direction de Charlotte un regard surpris.

-     Entrons! ajouta cette dernière avec entrain, poussant les deux homme à la suivre.

Autour de leur tasse respective, la discussion devint vite enjouée entre les trois compagnons. William fut rapidement séduit par l'attitude rêveuse et décalée de Dowling qui s'évadait fréquemment auprès de la littérature française dont il récitait avec un accent anglais ravissant les plus célèbres passages: il était écrivain et féru de cette littérature, pour lui, étrangère.

Au fil de la discussion et sous les regards amusés et victorieux de Charlotte, William et Dowling développaient une connivence qui finit par mettre la jeune fille à l'écart. William continuait cependant à la regarder du coin de l'œil et à lui adresser des sourires d'approbation et de remerciement: la suite de l'histoire importait peu, il passait un agréable moment. Mais n'était-il pas trop vieux pour débuter une carrière de héros romanesque?

Charlotte finit par se lever et quitter les deux hommes qui l'embrassèrent joyeusement.

-     "À nous deux maintenant!" énonça Dowling, se retournant vers William.

-     Mister Dowling, je suis ébahi de vous entendre réciter autant de classiques français!

-     Non, appelle-moi Doran maintenant.

-     OK, "And then thou lov'st me for my name is Will." lui répondit-il avec un clin d'œil.

La réaction de Doran ne se fit pas attendre et celui-ci ajouta rapidement, tout sourire:

-     Well… Another coffee? It's on me…

 


APARTÉ

Apartés — Par eriam59 @ 17:10

De Brontë être la suite... Prendre la suite...

Le réveil sonna. William ouvrit les yeux. Il ne dormait pas. Lentement, il s'extirpa de son lit, la tête lourde de sommeil, la radio résonnant dans ses oreilles avec agressivité. La nuit avait été agitée, la journée s'annonçait difficile.

Après un rituel vivifiant, William sortit de son sac le tas de copies qu'il avait à corriger et s'installa dos à la fenêtre, pour ne pas rêvasser, sur la petite table du séjour de l'appartement. Alors qu'il commençait à déchiffrer les premiers mots de son élève, le téléphone sonna. Se sentant coupable de céder si vite à la tentation mais néanmoins ravi de recevoir une échappatoire à cette composition aussi médiocre qu'illisible, il décrocha, le sourire aux lèvres.

-  Oui?

-  Mister Faussel? Good morning, I'm Charlotte Brownlow, Zoraïde Nicholls's daughter. I'm sorry to disturb you so early but I must speak to you about my mother.

-  Good morning Miss Brownlow, I haven't heard from your mother for years, is there a problem? répondit William, perdant son sourire.

-  Yes, but I can't tell you know. My mother has left me somthing for you, we must meet as soon as possible. I've come in France in this respect, maybe we can meet this afternoon on the town?

-  Of course… 3 o'clock, at the cathedral? proposa-t-il, surpris,

-  I will be there. Thank you Mister Faussel

William raccrocha tout en demeurant pensif. Zoraïde et lui n'avait plus eu de contact depuis qu'il avait quitté l'Angleterre alors qu'il finissait à peine ses études. La vivacité de sa fille ne l'avait guère surpris: il se souvenait de la mère. Mais ce qui laissait William perplexe était ce qui avait pu arriver à Zoraïde. Sa fille avait parlé d'un problème et de quelque chose laissé à son intention… Il espérait que rien de vraiment grave ne soit arrivé. Elle était encore seule lorsqu'ils s'étaient perdus de vue, sa fille ne devait donc même pas avoir vingt ans…

Incapable de retourner à son tas de copies, William déjeuna de bonne heure et tourna en rond de la chambre au salon et du salon à la chambre, donnant un coup de chiffon par-ci, par-là de temps à autre pour s'occuper, avant de quitter finalement l'appartement avec une heure d'avance.

Une fois dehors, William s'abandonna plus volontiers à la rêvasserie et l'angoisse prit alors un peu le large. Ayant pris son temps, il arriva tout de même avec une demi-heure d'avance au lieu de rendez-vous. En attendant, il décida de s'asseoir sur les marches de la cathédrale, là où il avait coutume de venir auparavant avec Edward, à qui il n'avait plus pensé depuis des lustres, mais dont le souvenir lui avait été apporté en même temps que celui de Zoraïde, et pour cause…

Il n'y avait pas grand monde à cette heure, à part quelques étudiants qui traversaient en chahutant gentiment le parvis de la cathédrale pour rejoindre l'université ou le lycée. William vit passer quelques-uns de ses élèves qui le regardèrent d'un œil surpris tout en riant. Oui, même les profs ont des moments de répit, à l'écart de la réalité, assis par terre, à regarder la foule passer. William repensa à Frances également. Il n'avait plus eu de ses nouvelles depuis un long moment, il ne l'avait plus croisée dans les rues piétonnes depuis des mois, peut-être devrait-il l'appeler ou lui écrire. William se décrochait peu à peu du monde sensible lorsqu'il vit une jeune fille marchait jusqu'au centre du parvis et s'y arrêter, tournant la tête d'un côté et de l'autre, attendant sans aucun doute son rendez-vous. William l'aurait reconnu entre mille: c'était Zoraïde, plus jeune que lorsqu'ils s'étaient connus, mais incontestablement la même. Sans hésiter, William s'approcha de la jeune fille.

-  Hello Miss Brownlow, I'm William Faussel

-  Oh! Bonjour Monsieur Faussel, je suis ravie que vous ayez pu venir, lui répondit-elle presque sans le moindre accent.

-  Vous parlez français?

-  Oui, un peu, Maman tenait absolument à ce que je l'apprenne.

-  Oh! Vous deviez me parler d'elle, peut-être pourrions-nous aller dans un café, nous y serons mieux pour discuter.

William emmena Miss Brownlow dans un salon de thé à l'ambiance agréable qui lui rappelait celui dans lequel Zoraïde et lui s'était vus pour la première fois en dehors de leur train habituel. Il demanda une place au calme et on les installa dans le fond de la pièce, dans un coin à l'abri même de la lumière qui pénétrait par la grande vitrine. William commanda un café et Miss Brownlow prit un thé. Gênés, ils demeurèrent silencieux jusqu'à ce qu'ils soient servis. Finalement, William rompit le silence:

-  Alors, qu'avez-vous à me dire à propos de votre maman?

-  Vous la connaissiez bien?

-  Nous nous sommes perdus de vue il y a des années, j'étais encore en Angleterre à cette époque. Elle vous a parlé de moi?

-  Un peu. Mais je vous l'ai dit, elle a laissé quelque chose pour vous. Elle… La jeune fille s'interrompit, visiblement affectée par ce qu'elle avait dire

-  Qu'est-il arrivé Miss Brownlow?

- Maman est morte, il y a quelques semaines. Dans un accident de voiture. Elle est tombée d'un pont.

William, même si l'attitude de la jeune fille lui avait permis de s'attendre à cette nouvelle, resta quelques minutes sous le choc. Avant qu'il ne puisse réagir, Miss Brownlow reprit:

-  Nous avons trouvé ce paquet pour vous dans un tiroir de sa chambre.

Elle sortit de son sac un paquet en kraft avec uniquement "William Faussel" gribouillé au stylo dans un coin. William le prit et le posa sur un coin de la table avant de se justifier:

-  Je suis désolé, vous avez certainement envie de savoir ce que Zoraïde m'a laissé, mais la nouvelle de sa mort m'affecte terriblement et je ne me sens pas capable de regarder de quoi il s'agit pour l'instant.

-  Je comprends, répondis Miss Brownlow.

Un silence s'installa entre le professeur et la jeune fille. Mais celle-ci finit par le rompre, s'étant emparée de son sac et s'apprêtant à se lever.

-  Je crois que je devrais m'en aller. Je vous ai remis le paquet, maintenant.

-  Non! Restez! Charlotte, j'aimerais vous connaître davantage. Votre maman et moi étions très amis avant que je ne rentre en France, et, puisqu'elle a laissé ceci pour moi, elle aurait certainement été ravie de vous présenter à moi.

- Bien, dit-elle en se rasseyant, vous avez raison. Je n'avais pas très envie de rentrer, anyway.

William discuta pendant presque une heure avec Charlotte, il lui raconta sa rencontre avec Zoraïde, sa vie actuelle de professeur d'anglais, comme il l'aurait fait avec Zoraïde, pendant qu'elle lui racontait son enfance et ses souvenirs de sa mère, qui parfois amenaient au coin de ses yeux quelques larmes, qu'elle essuyait d'un revers de manche, avant de boire une gorgée de thé et, une fois, de s'exclamer:

-  They "made the tea as foreigners do make tea"!

-  Charlotte Brontë, The Professor… Vous le connaissez?

- Oui, Maman me l'a fait lire.

Cette révélation décida finalement William à ouvrir le paquet que lui avait apporté Charlotte. Il arracha précipitamment le kraft, sous les yeux intrigués de la jeune fille. Le présent de Zoraïde, dont il avait deviné la nature quelques secondes auparavant, lui tira un sourire mélancolique. Ce livre allait décidément le suivre partout… Il expliqua à Charlotte ce dont il s'agissait.

-  J'avais offert mon exemplaire de ce roman à Zoraïde pour qu'elle le lise, elle ne le connaissait pas encore, alors. Et puis c'était un moyen pour moi d'abandonner ce rêve. Et quelles meilleures mains avais-je pour l'abandonner que celles de cette très bonne amie?

-  De quel rêve s'agissait-il?

-  Oh! Un rêve d'enfant, sans trop d'importance…

-  Quel rêve? Il doit tout de même être un peu important si vous y pensez encore, non? insista Charlotte,

- Oui, peut-être. Je rêvais d'avoir la vie de ce héros.

Charlotte lui sourit. Ils discutèrent encore quelques temps et la jeune fille décida de repartir. William et elle quittèrent le salon de thé. William raccompagna Miss Brownlow à la gare où elle devait reprendre un train qui la remettrait sur les rails pour Londres.

-  Cela vous ennuierait-il si je partais avec vous? demanda soudainement William

-  Non, bien sûr que non. Mais votre travail ici?

- J'aviserai, affirma William.

Il avait décidé de donner un nouveau tournant à sa vie. La première étape serait de reprendre au début, ou presque. Il passa chez lui récupérer quelques affaires avant de repartir en direction de la gare avec Charlotte. Il se sentait vraiment libre, plus encore qu'après sa rupture avec Edward. C'était il y a des années, pourtant William avait le sentiment que tout ce qui s'était passé ce jour-là venait de résonner dans cette journée-ci. Il s'installa à côté de Charlotte dans le train. Il partait. Une sensation de déjà-vu s'empara de lui. Il savait d'où elle venait. Il sourit. Le signal du départ retentit, le train s'ébranla.

 


APARTÉ

Apartés — Par eriam59 @ 10:04

De Brontë...

  Bradford,le 2 juin 1997,

Voilà bien longtemps que je n'avais plus eu envie de m'asseoir au bureau, d'ouvrir la couverture de cuir usé de mon journal, de tremper d'encre la bille du stylo et d'écrire les quelques souvenirs quotidiens… Mais peut-être sont-ce les événements de ces derniers jours qui m'y poussent irrésistiblement…

Cela va faire quelques mois maintenant que je suis ici, à Bradford, à quelques kilomètres du berceau de trois jeunes sœurs dont l'une m'a révélé, il y a quelques années, ma vocation. Charlotte Brontë, The Professor. Une belle histoire.

Cependant, la mienne n'a pas grand-chose à voir avec celle du héros romanesque dont je partage le nom. Pourtant, aussi étrange que cela puisse paraître, l'Angleterre a placé dans mon entourage des caractères aux noms dignes de l'imagination de la Brontë… En effet, voilà maintenant quelques semaines que j'ai repris contact avec Zoraïde, singulière rencontre de mon Londres-Bradford ferroviaire hebdomadaire. Repris contact… Évidemment… Les débuts de notre amitié furent quelques peu chaotiques: avoir été coiffée sur le poteau par un homme dans la course à la séduction n'a pas dû être chose facile à admettre pour elle… Mais les choses, depuis, se sont remises et Zoraïde et moi entretenons une correspondance plus ou moins régulière selon le temps que je prends ou dont je dispose pour lui répondre…Oui, encore et toujours, William fait des siennes et tarde à la plume…

Mais est-il vraiment nécessaire de parler de soi dans un journal puisque le seul lecteur qu'il est censé avoir nous connaît déjà par cœur, partageant notre vie et notre lit depuis nos premières heures? Aussi, ce n'est pas de cet idiot de William Faussel dont je vais parler mais plutôt de ses deux merveilleuses rencontres britanniques.

Tout d'abord, parlons de Zoraïde. Dans ses dernières lettres, elle semble beaucoup plus moraliste qu'auparavant. Sans cesse, elle me reproche mon attitude envers la vie, envers Edward... Pour elle, je suis démesurément fataliste. Bats-toi, Fight! écrit-elle, mêlant, comme toujours, sa langue maternelle, qu'elle refuse d'abandonner (afin que j'apprenne à me repérer dans les dédales de la langue anglaise comme me l'a-t-elle à maintes reprises répété) au français, dont ruelles comme grands boulevards lui sont parfaitement inconnus à l'exception de quelques bribes puisées au hasard de magazines ou séries télé à la mode. Mais Zoraïde c'est aussi une amie bien que de plusieurs années mon aînée. Elle agit avec moi comme une grande sœur un peu tyrannique, mais qui vise surtout à ma réussite et mon bien-être. Elle est impitoyable et si juste, au fond…

Cependant, la figure pour laquelle j'ai une affection nettement plus marquée est, sans conteste, Edward. Quel garçon formidable! Je ne pensais pas, arrivant à Bradford, rencontrer l'amour et encore moins le rencontrer sous cette "forme"… En effet, je suis loin des seins rebondis et des cheveux longs relevés en chignon ou lâchés en vrac sur le dos et les épaules… Non, Edward est un homme, un vrai, les cheveux courts, la voix profonde, le torse et le poil durs! Et c'est ce profil qui, contre toute attente et surtout la mienne, m'a séduit. Tout est allé si vite que je n'ai pu me poser de question, et après tout, ce n'est peut-être pas plus mal… Le train, Edward, Zoraïde, le salon de thé, Edward: tout s'est enchaîné sans que je ne puisse y mettre le moindre frein. Mais peu importe, désormais je partage ma vie d'amoureux transi avec lui, me nourrissant de ses paroles autant que de ses lèvres, le laissant me protéger, être la cloison qui délimite ce merveilleux jardin où nous vivons notre idylle et où les arbres donnent des fruits délicats qu'il est seul à savoir accommoder avant de les porter à ma bouche. Il est à la fois sûr de lui et tellement fragile. J'ai le sentiment de n'être qu'un jeune débutant à côté de lui mais au fond, si peu d'années nous séparent. Edward m'abreuve pourtant de connaissances bien qu'il puise aussi parmi les miennes: il fait des progrès extraordinaires en français depuis que nous sommes ensemble! Nous ne parlons presque plus dans sa langue maternelle ou seulement pour le plaisir! Il m'a déjà promis de venir en France le plus souvent possible lorsque sonnera l'heure du retour. Il m'encourage dans mon ambition et fait ce qu'il peut pour que j'y parvienne, même si Zoraïde prétend le contraire. Je sais, moi, que je peux lui donner ma vie entière!

Ainsi, voilà ce que sont mes jours à Bradford. Je travaille, certes, mais mes temps libres sont consacrés à Edward et je ne vois pas le bonheur ailleurs que dans ses bras. Il est maintenant l'heure où le journal doit se fermer et la vie reprendre son cours en marche normale et non plus à reculons. Peut-être se rouvrira-t-il d'ici peu!


APARTÉ

Apartés — Par eriam59 @ 15:31

De Brontë être la suite - Déchronologie, suite.

  Les valises de William étaient soigneusement alignées près de la porte du studio. À quelques pas, le jeune homme jetait un dernier regard sur la pièce, avant de poser ses yeux sur le miroir accroché dans un coin du petit appartement, adressant un sourire mélancolique au reflet qu'il ne verrait plus. Alors qu'il s'apprêtait à enfiler sa veste, on sonna à la porte. Surpris, il alla ouvrir, se demandant qui pouvait bien venir à quelques heures de son départ. Sa surprise redoubla lorsqu'il vit sur le pallier Zoraïde, dont l'angoisse sembla s'envoler laissant place à une joie non dissimulée à la vue de William.

-      William! I hoped you haven't left yet. How are you? Can I come in?

-      Zoraïde… Of course, come in! But, I'm sorry, I don't have much time, I want to spend a little time with Edward before my returning to France…

-     Oh! So it's your D-Day today! dit Zoraïde, visiblement attristée mais essayant tout de même de garder un air enjoué

-      Yes! I go back home! ajouta William sans cacher sa joie.

Un silence gêné s'installa entre les deux amis. L'un et l'autre n'osait lever les yeux. Finalement, la jeune fille se tourna vers William et, d'un ton grave, lui dit:

-      You won't write me anymore...

-      Zoraïde! Why are you telling me that? You know it's wrong!

-   It isn't. You will pretext you have to work a lot, that no time is left to your taking care even of yourself...

-   Zoraïde! I won't say that!

-  You will!

-  Even if I don't reply as you say I will, what does it change? YOU can write me as much as you want, I will be glad to read you! 

William ne comprenait pas la réaction de Zoraïde. Il avait pensé qu'ils pourraient tous deux rester amis, mais il savait qu'il ne saurait pas répondre aux exigences de Zoraïde. Elle avait raison, même si William ne voulait pas l'admettre. Que pouvait-il y faire? Il n'avait jamais su tenir une correspondance durable, les choses ne changeraient-elles donc jamais? Sans qu'il ne puisse rien dire, il était déjà condamné à perdre cette amitié qui avait pourtant survécu à des débuts chaotiques... L'heure avançait et Edward devait déjà attendre, William dut mettre fin à l'entrevue.

-      I'm sorry Zoraïde, it's time for me to go. I really would have liked us to remain friends…

Zoraïde acquiesça et quitta la pièce. Avant de refermer la porte du studio, elle se tourna vers William et lui dit: 

-  I don't even have your address in France... 

Avant qu'il ne pût réagir, Zoraïde avait disparue. Alors, le cœur tout de même serré, William vérifia une dernière fois qu'il n'avait rien oublié, il enfila sa veste qui était restée dans ses mains le temps de la conversation, prit ses valises et sortit, ayant pris soin de déposer la clé en évidence sur le petit bureau du meublé.

Dehors, la pluie tombait, William savourait la sensation que lui procuraient ces gouttes fraîches sur son visage, lui qui les avait pourtant souvent maudites durant les nombreux mois qu'il avait passé en Angleterre.

Arrivé aux abords de leur café habituel, William vit Edward qui l'attendait dehors. Les deux jeunes hommes s'embrassèrent avant de rentrer dans le café où ils s'installèrent près de la porte. William ne savait que dire à son compagnon. Il était ravi de retourner chez lui, mais face à son ami qui le regardait avec passion, il avait l'irrésistible envie de rester à jamais dans ce café. Edward brisa finalement le silence.

-      So… There we are! Impatient de rentrer?

-      Oui… Mais tu vas me manquer. I'll miss you.

-      Que vas-tu faire quand tu rentres? s'enquit-il accompagné de son accent infaillible

-      I don't know… And you, what will you do after I am gone?

-      I'm thinking of you… répondit Edward

William sourit. La sensibilité de son compagnon l'amusait. Edward, malgré ses exigences affectives, n'avait vraiment rien du tyran de l'œuvre de Charlotte Brontë. The Professor… Maintenant qu'il était en passe de le devenir, ce mot semblait presque illusoire. Il avait laissé son livre à Zoraïde: une manière involontaire de rentrer dans la réalité désormais.

Alors que William se perdait dans ses pensées, Edward lui saisit tendrement les poignets. William resta un long moment les yeux plantés dans ceux d'Edward. Enfin, dans un souffle, se laissant envahir, peu à peu, par les émotions, il l'embrassa. Affectueusement, Edward finit par le repousser et lui dit:

-      You're going to miss your train…

-      Je ne veux plus partir, murmura William

-      Of course you do, my Professor… lui répondit Edward avec un clin d'œil

-      On s'appellera?

-      Et on s'écrira.

-      Non, s'écria William, on s'appellera et on se verra!

-      Only if you go, now!

Sans rien ajouter, poussé par son ami, William récupéra ses affaires et sortit. Dehors, la pluie faisait toujours rage. Il se hâta vers la gare. Arrivé, il composta son billet, pénétra dans le train et s'y installa, avant de regarder à l'extérieur par la fenêtre. Le regard vide tourné dans sa direction, William vit Zoraïde. Il hésita un instant. Le signal du départ retentit, le train s'ébranla. Il s'en rendit compte alors: Zoraïde n'avait plus aucun moyen de le joindre. Ils ne se verraient plus…


APARTÉ

Apartés — Par eriam59 @ 18:17

 X-Y

 Dans la pénombre de la pièce, on ne devine plus que ces deux corps blottis l'un contre l'autre. Leurs mains voyagent déjà le long de leurs formes angulaires et leur chair commence à s'animer. Elle sent les doigts de l'amant qui l'étreignent avec détermination et s'en gonfle de bonheur.

Tu te joues de ma personne et me fais sentir à quel point tu t'enorgueillis de l'avantage que je te laisse prendre sur moi. L'ensemble de mes muscles est aux aguets. Tout en toi me fait frissonner et ta puissante virilité me prend la mienne dans un élan de fureur passionnelle qui ne me laisse plus d'autre choix que celui de me plier à ta volonté. Alors que mes yeux essayent d'attraper les tiens si loin derrière moi, tes mains rudes sont agrippées à mes hanches et bientôt je ressens la douleur aiguë de notre rencontre qui m'emplit pourtant d'une joie profonde. Cet instant éphémère où ta fermeté agite mes sens est aussi doux que l'ensemble des caresses que tu me procures, qui enflamme ma chair et avec elle la force de notre passion. Les quelques éclats rougeoyants qui se perdent dans les plis de nos draps te rappellent ces joailleries dont tu fais aussi ta richesse. Enfin, tu m'abandonnes et l'impatience de nos baisers te ramène bientôt sous mon corps exsangue. Alors, retrouvant mon ardeur, je m'apprête à te remercier de ce que tu m'as offert et te laisser jouir des mêmes saveurs. Tes murmures et tes soupirs s'envolent dès lors mêlés aux miens dans les hauteurs de cette alcôve divine: Je t'aime… Mon ange…

Les mots tendres se cognent aux murs de la pièce. Le lit frémit. Les draps se cajolent. Les oreillers soupirent. Les deux hommes, perdus au milieu de cette passion, s'effleurent d'une violente douceur. Un par un, leurs muscles se détendent pour mieux se contracter la seconde suivante. L'air est empli de la sincérité de leur amour. Cette atmosphère jalousement nauséabonde me repousse et passionne mes sens. Je jette un dernier regard à leur Eden avant d'en refermer la porte doucement. J'abandonne ainsi cet improbable fantasme. Éternelle spectatrice, jamais je ne serai l'un d'eux, et pour toujours suis condamnée à la jouissive perfidie dissolue de mon rang.


APARTÉ

Apartés — Par eriam59 @ 11:58

De Brontë être la suite - Suite, déchronologie. 

Le signal d'entrée en gare retentit. Le jeune William, dont le livre ouvert était encore dans les mains, sourit à sa voisine, avec qui il était en train de discuter. Tous deux étaient arrivés à destination. Tout en rassemblant leurs affaires, ils continuaient leur discussion. William, d'un oeil discret, regarda l'autre jeune homme, assis deux sièges plus loin, qui s'apprêtait aussi à quitter le train. Il aurait bien voulu faire connaissance avec ce garçon mystérieux...

-       I have been very glad to meet you, William, dit Zoraïde.

-       So have I! Maybe we will meet again, some time!

-       We shall! If you're free, we can meet this afternoon on the town

-       Yes, we can, I'm free, lui répondit William, avec un clin d'œil.

-       I know a nice tearoom, on Main Street, Ye Old Bronte, would it please you? Unless you have another idea.

-       No I don't, your idea sounds very good! About 4 o'clock there?

-       It's okay! À tout à l'heure, envoya Zoraïde avec son profond accent anglais.

L'autre jeune garçon sourit à William dont il avait remarqué les regards insistants. Les trois jeunes personnes descendirent du train et prirent des chemins différents.

À l'heure du rendez-vous, William arriva au salon de thé. À sa surprise, Zoraïde ne s'y trouvait pas encore. Cependant, il s'installa à une petite table dans le fond de la pièce, sortit son livre et se mit à lire en attendant la venue de sa nouvelle amie. Lorsqu'elle arriva, elle se mit à rire. William leva les yeux.

- Still reading! s'exclama-t-elle,

- Yes, always reading! I love this novel! I have read it three times at least, and I still read it with the same pleasure! répondit William, avec un engouement non camouflé.

Zoraïde s'installa en face de lui, il posa son livre sur le coin de la table et ils entamèrent une discussion enjouée, abandonnant tour à tour leur langue maternelle. Soudain, William aperçut derrière la vitrine du salon de thé le garçon qu'il avait croisé dans le train le matin même. Ce jeune homme avait un certain charme et William se sentait de plus en plus attiré par ce garçon. Jamais encore il n'avait rencontré de jeune homme qui avait suscité autant son intérêt.

À l'appel de Zoraïde, qui avait remarqué son inattention, il sortit de ses pensées pour retrouver la conversation de la jeune fille. Tentant alors de captiver à nouveau William, celle-ci lui demanda:

- So, what this perfect novel is about?

- You mustn't sum up Charlotte Bronte's Professor! rétorqua avec un empressement amusé William, dont la passion venait d'être titillée.

- Oh! Then, what would you tell to have me in the mood for reading it?

- It's a beautiful story! I have wanted to become a teacher since I first read it, répondit-il en faisant glisser le livre vers Zoraïde, Take it! It's for you, ajouta-t-il.

- Une belle histoire… répéta la jeune fille, revenant à la langue de William.

William était ra