APARTÉ
De Brontë prendre la suite: Suite et Fin.
Les cloches de la cathédrale sonnèrent. Dans la petite chapelle, les amis et la famille s'entassaient. William regagna sa place, au premier rang, juste à côté du cercueil. L'oraison qu'il venait de lire avait ému l'assemblée. Alors que le prêtre en charge de la cérémonie terminait son travail, William regarda le caisson de bois dans lequel reposerait à jamais son ami. Les souvenirs se mirent à affluer. Il sourit.
La bénédiction achevée, William s'apprêta à recevoir les condoléances formelles des amis et parents présents. Au milieu de la file interminable, le vieil homme remarqua deux silhouettes féminines qui lui étaient presque familières. Quand la première arriva face à lui, il n'eut plus aucun doute.
-Bonjour, Monsieur Faussel. Je suis désolée. J'ai perdu un ami, mais ce n'est rien: vous avez perdu l'homme que vous aimiez. dit avec compassion cette femme d'un certain âge.
-Bonjour,Charlotte. Vous savez, ce n'est que la vie. Je suis ravi de vous voir aujourd'hui. Cela fait combien de temps que nous ne nous sommes pas vus?
-Quarante ans… Vous et Doran m'avez écrit et téléphoné souvent, mais vous n'êtes jamais revenus à Bradford… répondit-elle avec mélancolie.
-Non, c'est vrai… Venez à la maison cette après-midi. Nous boirons un café ensemble.
-Je viendrai!
William se sentit particulièrement touché de la présence de cette vieille connaissance en un tel jour. Mais bientôt, se présenta devant lui une autre femme, plus âgée que Charlotte, mais que William n'eut pas plus de mal à reconnaître: elle portait toujours à l'épaule une grande besace noire qui avait tout de même souffert du temps et qui commençait à décrépir. Cela faisait des années qu'ils s'étaient perdus de vue, comment avait-elle su?
-Bonjour, Monsieur Faussel. Toutes mes condoléances. Depuis le temps, vous souvenez-vous encore de votre ancienne élève?
-Bien sûr, je m'en souviens. Bonjour, Frances. Comment avez-vous pu vous souvenir de votre vieux professeur d'anglais?
-Je n'aurais jamais pu l'oublier. J'ai l'impression que nous nous sommes quittés hier. Pourtant…
-C'était il y a un demi-siècle… répondit William avec un clin d'œil.
-J'avais à peine vingt ans à l'époque! se rappela avec nostalgie et le sourire aux lèvres Frances.
-Qu'êtes-vous devenu? s'enquit William.
-J'étais professeur de français, en Angleterre, près du berceau d'une auteur que vous devez bien connaître…
-Charlotte Brontë, The Professor… Ce livre a influencé toute ma vie, avant même que vous me l'offriez…
-J'ai su, répondit Frances avec un regard complice, si vous voulez, je vous raconterai tout, mais ce n'est peut-être pas le jour…
-Je reçois déjà une bonne amie cette après-midi, peut-être pourriez-vous vous joindre à nous?
Frances sourit avant de répondre à son très ancien enseignant:
- C'est d'accord. Je vous attendrai sur le parvis.
Après le passage de Frances, William dut encore serrer quelques mains et essuyer quelques larmes, puis il put disposer. Il ne suivrait pas les autres convives qui allaient visiter avec austérité la nécropole avant de boire et manger à la santé de Doran.
Charlotte l'avait attendu et ils décidèrent de marcher ensemble, silencieusement, dans les allées de la cathédrale. Ils n'avaient pas besoin de se parler. Ils étaient au milieu des touristes, assis dans un salon de thé, à Bradford, à discuter Lettres avec un talentueux écrivain raté, à se raconter leur vie accompagnée des plus grandes œuvres de la littérature, à rire avec franchise de leurs "malheurs de Sophie" et à se créer des lendemains meilleurs. Lorsque les deux hommes eurent embrassé joyeusement Charlotte, William sortit avec elle du lieu saint.
Frances était là, elle attendait, assise sur les marches de la cathédrale. La vue de cette vieille dame qui avait tout de même gardé une allure de jeune fille fit sourire William. Ils s'approchèrent d'elle. Frances s'échappa de sa rêverie et leur sourit. William l'invita à les suivre jusque chez lui et tous trois traversèrent le parvis en direction de l'appartement des deux hommes. Ils habitaient une rue du centre-ville mais à l'abri de la circulation. Cependant, ils aimaient rêvasser en regardant les arbres devant leur fenêtre.
En préparant du thé, William racontait à ses deux amies les nombreux souvenirs qu'il avait partagés avec Doran. Il gardait le sourire. Mais une question à laquelle il n'avait toujours pas de réponse vint à nouveau lui occuper l'esprit. Comment avait-elle su? Il alla s'asseoir auprès des deux femmes, se tourna vers Frances et lui demanda:
- Comment l'avez-vous su, Frances?
Les deux femmes sourirent et Frances répondit:
- Je vous l'ai dit: j'étais professeur de français, à Bradford…
- Après votre départ, il a bien fallu que je trouve un autre enseignant, pour me perfectionner… continua Charlotte avec un regard complice en direction de Frances.
Ainsi, les deux femmes se connaissaient… William aurait dû s'en douter… Mais, il n'était guère étonné que Charlotte ait gardé le secret toutes ces années.
Les trois amis reprirent leur joyeuse conversation à propos de Doran, de ses échecs littéraires et de sa capacité à les dépasser et à continuer. Il était un brillant épistolier, affirmait Charlotte sans peine. Il avait aussi été un prolifique et talentueux diariste révéla plus tard William qui fut rapidement contraint par ces deux femmes à l'enthousiasme encore adolescent de ressortir la lourde pile de cahiers que Doran avait remplis durant leurs seules années de vie commune. Il les connaissait par cœur. Son compagnon le laissait toujours lire ce qui était devenu le journal du couple plus que le journal de l'écrivain. Doran rédigeait leur vie, à tous les deux, les douant d'une existence pleine de poésie et de romanesque. William les connaissait par cœur. Il n'en avait pourtant pas décidé une ligne. Qu'importe, il aimait Doran. Il aimait la vie qu'ils menaient ensemble. Il y avait trouvé ce qu'il cherchait.
L'appartement passa l'après-midi à éplucher ces cahiers avec une ardeur d'un autre âge. William savait quelles pages Charlotte et Frances pouvaient lire. Mais la pile arrivant à sa fin, il remarqua un tome qu'il connaissait bien mais dont il ignorait la présence au milieu de l'œuvre de Doran. C'était son propre journal. Il n'avait presque jamais servi. Il n'avait jamais su être fidèle à la plume. Peut-être était-ce le moment? Il le retira subrepticement du tas et le déposa à l'écart du reste. Charlotte le vit. Elle ne dit mot. William lui sourit. Frances ne remarqua rien.
L'après-midi reprit. Après avoir fini leur lecture, les deux femmes décidèrent de rentrer chez elles. Elles logeaient dans le même hôtel et devaient repartir toutes les deux le lendemain, pour Bradford. William les salua avec joie.
- J'espère que vous reviendrez voir parfois votre vieux professeur! leur dit-il, se sentant soudain très seul.
Elles lui promirent, mais la distance entre eux était grande. William ferma la porte derrière elles. L'heure était déjà fort avancée, il alla se coucher après un bref et léger dîner. Il emmena avec lui son journal, afin d'en relire au calme les plus récentes entrées. Il n'écrirait pas ce soir.
Il s'installa contre les oreillers de ce grand lit vide dont les draps étaient aussi froids que le mort avec lequel il les partageait. Il ouvrit le cahier et chercha la dernière entrée. Il n'avait plus écrit depuis presque soixante ans.
En se relisant, il n'apprit rien de nouveau: oui, son premier amant lui avait dicté sa vie. Il lui avait dicté cette vie rangée qu'il avait fini par refuser, dix ans après. Dix ans à être l'esclave d'Edward, et il avait aimé ça! Mais les deux jeunes garçons n'avaient, dans le fond, conscience de rien. Et Doran?
Il n'écrirait pas ce soir. Il déposa son antiquité sur la table de nuit. Il s'allongea et éteignit la lampe qui donnait à la pièce une atmosphère qui avait été sensuelle, à une époque, mais qui ce soir lui rappelait que le temps n'épargnait rien, ni personne.
Le journal à la couverture de cuir usé, resté fermé durant des années, était à côté de lui. Maintenant que Doran avait cassé sa plume, il devrait commencer à écrire lui-même sa vie. En aurait-il vraiment le temps?
Le flot de pensées de William s'arrêta sur cette dernière idée et, comme pour accueillir un baiser longtemps attendu, il laissa ses paupières se clore.
