APARTÉ
LETTRES DOUAISIENNES
À Madame, C. de la F.
I
Voilà quelques jours que je n'ai plus pris la peine de vous écrire, ingrate qui préfère l'ignorance à la confrontation. Chaque révolution du fameux Astre a été pour moi teintée d'une inexorable et vaine attente depuis les derniers mots que je vous ai envoyés. Vous connaissez pourtant mon impatience, et je ne peux m'expliquer le temps que vous offrez à vos réponses. Ce délai, et vous le savez, m'est insupportable, et j'ose espérer qu'après lecture de cette missive, vous ferez preuve d'une plus grande considération à mon égard.
Pourtant, ce matin encore, j'ai cru lire dans vos yeux, chère amie, la complicité qui doit nous unir vous et moi. Ce n'était qu'une petite lueur au creux de votre paupière que je n'ai aperçue qu'un bref instant, tant fut prompte, également, notre rencontre. D'ailleurs, pouvons-nous vraiment parler de rencontre? Ce petit clin d'œil, votre présence derrière moi et tous ces étrangers autour de nous: je suis, certes, exigeante, mais ne reconnaissez-vous pas vous-même que cela n'a guère de quoi contenter une amante…
Cependant, tout dans votre attitude ne peut que me laisser croire, avec cette foi que vous me savez, à la symétrie de mon sentiment, même si cette émotion, je le conçois, est bien atypique. Vous est-il à ce point impossible de vous dévoiler avec plus d'ardeur? J'attendais de vous quelque preuve probante de l'attachement que vous avez pour ma personne, et que vous m'avez laissé entendre si fort.
Je tremble chaque jour à l'idée de pouvoir à nouveau obtenir ce petit regard, et vous me l'avez toujours offert comme gage de notre tendre union, mais laissez-moi, dorénavant, obtenir ce que tous réclament à leurs bien-aimés. Ma chère, maintenant, j'aimerais, je veux, vous avoir bien à moi, vous savoir tout entière le cœur tourné vers le mien et le feu de la passion vous dévorant comme il me dévore. Permettez-moi de partager avec vous la tendre douleur qui m'assaille depuis que vos yeux, pleins de promesses, se sont posés sur moi.
Mais, Ingrate, n'effacez pas pleinement, je vous en conjure, cette distance entre vous et moi qui enflamme mon imaginaire et qui vous rend si désirable aux yeux de votre amante. Vous apprendrez bien, lorsque vous donnerez toute leur réalité aux scènes que mon esprit pour nous compose, le pouvoir que peut avoir l'imagination sur les désirs flamboyants d'une pauvre créature telle que je suis. Divine maîtresse, je serai votre chevalier galant, fin de votre univers fabuleux: votre réalité homosexuelle.
Ne fuyez donc pas incessamment les attentions d'un être généreux, incontinent mais capricieux et jaloux. Je vous demande peu pour vous promettre beaucoup. Pour vous rassurer, sachez que la perfidie et la traîtrise sont peut-être les mœurs de notre époque, mais tant que j'aurais en mon cœur la volonté de vous servir, jamais ces lâchetés n'auront mainmise sur mes actions.
N'oubliez plus à présent celle qui toujours sera vôtre. Adieu tendre amie, amante cruelle.
II
Oh! Quel bonheur d'avoir pu vous lire! Le moindre de vos mots me fait frissonner de plaisir malgré la fermeté des paroles que vous m'avez dites. Vous blâmez mon empressement à vouloir recevoir une réponse de votre part, vous vous plaignez de l'expression trop voluptueuse de mes sentiments, vous exigez de moi une ardeur davantage maîtrisée. Et moi, misérable galante à vos pieds, je ne peux que vous promettre un effort pour vous contenter.
Voyez, j'étais prête à tout pour plaire à ma maîtresse, mais voici que vous réclamez de moi ce qui est le plus au-dessus de mes forces. Vous avez décidé de me faire souffrir. Cette souffrance, puisqu'il en est ainsi, je la subirai. Je la prendrai à bras-le-corps et mènerai avec elle de violents corps à corps. Les ébats passionnés que je vous promettais et qui devaient être votre unique propriété seront donc partagés avec cette autre amante que vous m'imposez.
Pourtant, ma tendre, je croyais, écrivant ainsi, vous éblouir et vous séduire, raviver votre flamme, cajoler vos sens et atteindre ce cœur si pur que vous renfermez derrière cette armure chevaleresque. Rangez, je l'implore, l'épée au fourreau. Conservez-en la lame tranchante pour défendre votre amante si fragile lorsqu'elle aura à souffrir les brutalités du monde. Oh! Surtout, gardez donc cet apparat qui fait de vous le courtois et de moi la courtisée. Perdons-nous, après tout, dans ce jeu infantile où nous serons toutes deux ce que nous ne sommes pas!
Cependant, mon cœur frémit et craint d'être le seul à s'agiter de la sorte. Vous ne m'aimez pas. Je le sais à présent et m'enquiers de la raison de vos encouragements. Ne voulez-vous que blessures et hontes pour cette petite chose qui babille à vos genoux, essayant d'avoir vos soins et votre affection? Ne voyez-vous pas mes gestes désespérés pour vous attirer à moi? Vous ne repoussez pas mes attentions, pourtant aucune autre n'émane de vous et ne vient vers moi.
Laissez-moi donc à mon désespoir, retournez à vos hommes qui semblent tant vous amuser. Je ne cesse de vous croiser à leur bras ou leur faisant moult minauderies, et je vois bien que je ne peux, moi, vous enlever à leur emprise enjôleuse. Vous m'abandonnez. Que puis-je y faire? Ma vie, florissante depuis que je vous connais, retrouvera le morne des années passées. Vous aviez teinté mes jours de couleurs vives, vous partirez en emportant les pigments.
Mais, vous me le reprocherez, je me perds à nouveau dans ces considérations ardentes que vous condamnez. Ne m'en veuillez pas. Pardonnez à votre vulnérable maîtresse son trouble. Prouvez-lui votre sentiment, encore. Donnez une marque certaine de la beauté de votre âme. Un sourire. Rien qu'une fois. Souriez-moi. Qu'importe ce que penseront ces gens qui nous accompagnent, montrez-leur mon existence! Vous ferez mon malheur, mais je serai heureuse.
Adieu Madame. À jamais je vous serai dévouée, abusez de moi si cela vous rend joyeuse, c'est là tout ce que je souhaite.
III
Votre panache, Madame, m'éblouit. Vous semblez comprendre si bien la détresse de mon cœur. Quel ravissement pour moi de trouver enfin une âme capable de m'être désirable par sa fermeté et de me chérir avec sa tendresse! Vous jouez avec moi, cela me ravit désormais. Laissez-moi alors vous confier avec quelle hâte j'attends notre prochaine entrevue. L'intelligence des regards discrets que vous me lanciez depuis des mois me permet, enfin, de participer à vos jeux et de vous en désirer encore davantage.
Vous n'étiez pas loin de moi, ce soir, et j'ai perçu l'éclair pénétrant de vos yeux sur ma nuque. Je ne pus alors m'empêcher de penser à ce que vous m'aviez écrit le matin même. Imaginer vos prunelles me dénudant et me caressant, avec cette sensualité qui est vôtre, a enchanté mes sens et fait remonter le long de mon échine un frisson de plaisir. Je me suis remémoré les effleurements que vous me procuriez durant nos nuits d'amitié. Ces souvenirs ont eu sur moi, je dois l'avouer, un pouvoir considérable mais plaisant.
Pourtant, non contente de cette allégresse, je me suis laissée emporter dans de ferventes pensées et me suis offerte à vos loisirs. Nous allions nous retrouver, rire et batifoler au creux de la nuit. Vos mains, oh! Vos mains, fines et pourtant si adroites, m'assureraient une volupté irrésistible. Vous seriez miroir face à mon désir, me renvoyant sans cesse l'image de ma voracité: brutale, animale, amoureuse. Ce serait vous, ce serait moi, ce serait Nous. Je sentirais vos courbes épousant les miennes. Je vous laisserais croquer les fruits dont vous êtes si friande, boire le nectar et savourer l'Ambroisie. Vous seriez le maître, vous affranchiriez l'esclave et je vous asservirais. Quelle folie de croire à tout cela! Quelle jouissance de l'imaginer! Ma Belle, rejoignez-moi! Cédez à mes prières et venez à moi de nouveau. Cela fait bien trop de temps que nous n'avons plus oublié l'austérité de nos rangs.
Cependant, je sais bien que votre cuisse entre les miennes ne s'y plait pas autant que la mienne entre les vôtres. Quelle bêtise de ma part d'avoir cru à vos soupirs! Vous n'êtes plus venu en mon lit depuis si longtemps. Comment auriez-vous pu refuser cet accueil si vous n'y étiez pas indifférente? Oui, à nouveau, je doute. Vous imaginez, me dites-vous, mais qui pourrait se contenter d'une image quand l'objet de l'attrait attend sur la couche? Votre plume vit pour nous deux. Quelle chanceuse! Amenez-la moi. Mon ventre, mon dos, caressez-m'en. Vous l'aimez, elle. Aimez-moi avec elle!
Voyez, votre rien divague. Son esprit erre dans les méandres de sa passion. La folie la guette. Venez à son secours. Ma chère, je tremble pour vous. Mon corps entier attend le vôtre. Pourquoi me fuyez-vous? Pourquoi refusez-vous de plus fréquentes entrevues? Auriez-vous peur que l'on nous voie ensemble? Chevalier, où est donc votre bravoure? Votre dame vous attend. Venez donc la prendre, l'amener là où elle se plaît et faire de son cœur l'éternelle récompense de votre dure conquête.
Adieu galante, j'attendrai avec empressement votre retour en mon sein.
IV
Oh! Chère aimée! Finalement, vous avez donc entendu mes prières! Cette nuit, enfin, vous m'avez rejointe! Vous avez ravivé le feu qui me dévore, me fait souffrir, m'enchante, m'enthousiasme. Je vous ai aimée toute la nuit. Vous étiez telle que je vous avais rêvée: douce et cruelle, sauvage et délicate. Vous m'avez donné ce que j'attendais. Vous avez conquis le cœur de votre belle. Il vous appartient désormais pour toujours. Transpercez-le de votre rapière. Cajolez-le à deux mains. Tordez-le, brisez-le. Il est vôtre, faites-en ce que vous désirez. Je vous ai tant attendue!
Ma plume frétille sous ma main, impatiente de vous écrire tout ce que je veux vous dire. Mais elle devra se résigner, tout comme moi, car vous ne voulez pas. Vous refusez de lire tout ce qui fait palpiter mon cœur. Seule la nuit a le charme d'entendre mes soupirs amoureux. Il faut que je m'y plie, ou vous partirez. J'ai compris tout cela. Mais Cruelle, il est si difficile de vous obéir. Vous m'avez quittée au matin me donnant pour seule compagne cette lettre que vous avez écrite dans mon sommeil. Je l'ai lu encore brûlante de désir. Ingrate, je vous aime et vous me laissez avec vos consignes sur l'oreiller. Vous n'ignorez pas, j'en suis sûre, qu'elles m'ont prise à la gorge, enserrée, torturée, presque tuée. Pourquoi m'avoir abandonnée aux mains de si dangereuses tortionnaires?
Cependant, je vous sais à ce point timide que vous préférez cacher votre amour plutôt que de le voir mépriser par un monde encore si austère. N'ayez crainte, je serai là pour vous défendre des cruautés étrangères. Vous avez le chapeau à plume, je porte l'épée. Aimons-nous! Ouvrons les volets de nos petites maisons et cessons nos jeux obscurs et nos parties de cache-cache. Je vous aime. Laissez-moi le crier comme je crie ma jouissance dans vos bras. Laissez-moi gémir au monde le plaisir que j'ai d'être votre amante.
Je m'emporte, pourtant je sais que je ne le dois plus. Je sais que nous ne pouvons vivre en lumière notre fièvre. Pardonnez les transports de votre maîtresse, une dernière fois. Je ne vous écrirai plus. Il vaut mieux. Vous finirez par vous lasser de mes emportements répétés, vous me quitterez. Je ne vous écrirai plus. Le ferez-vous, vous? Viendrez-vous à moi sans que je vous en prie? N'oublierez-vous pas votre bien-aimée? Je ne vous écrirai plus. Vous manquerai-je? Voyez, je m'inquiète. Je vous aime.
Je me contenterai de ces derniers mots. Je sens que mon cœur réclame encore quelques lignes pour vous avouer sa passion, mais je le briderai.
Adieu mon aimée. Pensez toujours à votre amante qui vous abandonne son cœur et sa vie, espérant que vous les lui conserverez avec obligeance.



