Woolgathering

APARTÉ

Apartés — Par eriam59 @ 01:20

LETTRES DOUAISIENNES

À Madame, C. de la F. 

I

Voilà quelques jours que je n'ai plus pris la peine de vous écrire, ingrate qui préfère l'ignorance à la confrontation. Chaque révolution du fameux Astre a été pour moi teintée d'une inexorable et vaine attente depuis les derniers mots que je vous ai envoyés. Vous connaissez pourtant mon impatience, et je ne peux m'expliquer le temps que vous offrez à vos réponses. Ce délai, et vous le savez, m'est insupportable, et j'ose espérer qu'après lecture de cette missive, vous ferez preuve d'une plus grande considération à mon égard.

Pourtant, ce matin encore, j'ai cru lire dans vos yeux, chère amie, la complicité qui doit nous unir vous et moi. Ce n'était qu'une petite lueur au creux de votre paupière que je n'ai aperçue qu'un bref instant, tant fut prompte, également, notre rencontre. D'ailleurs, pouvons-nous vraiment parler de rencontre? Ce petit clin d'œil, votre présence derrière moi et tous ces étrangers autour de nous: je suis, certes, exigeante, mais ne reconnaissez-vous pas vous-même que cela n'a guère de quoi contenter une amante…

Cependant, tout dans votre attitude ne peut que me laisser croire, avec cette foi que vous me savez, à la symétrie de mon sentiment, même si cette émotion, je le conçois, est bien atypique. Vous est-il à ce point impossible de vous dévoiler avec plus d'ardeur? J'attendais de vous quelque preuve probante de l'attachement que vous avez pour ma personne, et que vous m'avez laissé entendre si fort.

Je tremble chaque jour à l'idée de pouvoir à nouveau obtenir ce petit regard, et vous me l'avez toujours offert comme gage de notre tendre union, mais laissez-moi, dorénavant, obtenir ce que tous réclament à leurs bien-aimés. Ma chère, maintenant, j'aimerais, je veux, vous avoir bien à moi, vous savoir tout entière le cœur tourné vers le mien et le feu de la passion vous dévorant comme il me dévore. Permettez-moi de partager avec vous la tendre douleur qui m'assaille depuis que vos yeux, pleins de promesses, se sont posés sur moi.

Mais, Ingrate, n'effacez pas pleinement, je vous en conjure, cette distance entre vous et moi qui enflamme mon imaginaire et qui vous rend si désirable aux yeux de votre amante. Vous apprendrez bien, lorsque vous donnerez toute leur réalité aux scènes que mon esprit pour nous compose, le pouvoir que peut avoir l'imagination sur les désirs flamboyants d'une pauvre créature telle que je suis. Divine maîtresse, je serai votre chevalier galant, fin de votre univers fabuleux: votre réalité homosexuelle.

Ne fuyez donc pas incessamment les attentions d'un être généreux, incontinent mais capricieux et jaloux. Je vous demande peu pour vous promettre beaucoup. Pour vous rassurer, sachez que la perfidie et la traîtrise sont peut-être les mœurs de notre époque, mais tant que j'aurais en mon cœur la volonté de vous servir, jamais ces lâchetés n'auront mainmise sur mes actions.

N'oubliez plus à présent celle qui toujours sera vôtre. Adieu tendre amie, amante cruelle.

 

II

Oh! Quel bonheur d'avoir pu vous lire! Le moindre de vos mots me fait frissonner de plaisir malgré la fermeté des paroles que vous m'avez dites. Vous blâmez mon empressement à vouloir recevoir une réponse de votre part, vous vous plaignez de l'expression trop voluptueuse de mes sentiments, vous exigez de moi une ardeur davantage maîtrisée. Et moi, misérable galante à vos pieds, je ne peux que vous promettre un effort pour vous contenter.

Voyez, j'étais prête à tout pour plaire à ma maîtresse, mais voici que vous réclamez de moi ce qui est le plus au-dessus de mes forces. Vous avez décidé de me faire souffrir. Cette souffrance, puisqu'il en est ainsi, je la subirai. Je la prendrai à bras-le-corps et mènerai avec elle de violents corps à corps. Les ébats passionnés que je vous promettais et qui devaient être votre unique propriété seront donc partagés avec cette autre amante que vous m'imposez.

Pourtant, ma tendre, je croyais, écrivant ainsi, vous éblouir et vous séduire, raviver votre flamme, cajoler vos sens et atteindre ce cœur si pur que vous renfermez derrière cette armure chevaleresque. Rangez, je l'implore, l'épée au fourreau. Conservez-en la lame tranchante pour défendre votre amante si fragile lorsqu'elle aura à souffrir les brutalités du monde. Oh! Surtout, gardez donc cet apparat qui fait de vous le courtois et de moi la courtisée. Perdons-nous, après tout, dans ce jeu infantile où nous serons toutes deux ce que nous ne sommes pas!

Cependant, mon cœur frémit et craint d'être le seul à s'agiter de la sorte. Vous ne m'aimez pas. Je le sais à présent et m'enquiers de la raison de vos encouragements. Ne voulez-vous que blessures et hontes pour cette petite chose qui babille à vos genoux, essayant d'avoir vos soins et votre affection? Ne voyez-vous pas mes gestes désespérés pour vous attirer à moi? Vous ne repoussez pas mes attentions, pourtant aucune autre n'émane de vous et ne vient vers moi.

Laissez-moi donc à mon désespoir, retournez à vos hommes qui semblent tant vous amuser. Je ne cesse de vous croiser à leur bras ou leur faisant moult minauderies, et je vois bien que je ne peux, moi, vous enlever à leur emprise enjôleuse. Vous m'abandonnez. Que puis-je y faire? Ma vie, florissante depuis que je vous connais, retrouvera le morne des années passées. Vous aviez teinté mes jours de couleurs vives, vous partirez en emportant les pigments.

Mais, vous me le reprocherez, je me perds à nouveau dans ces considérations ardentes que vous condamnez. Ne m'en veuillez pas. Pardonnez à votre vulnérable maîtresse son trouble. Prouvez-lui votre sentiment, encore. Donnez une marque certaine de la beauté de votre âme. Un sourire. Rien qu'une fois. Souriez-moi. Qu'importe ce que penseront ces gens qui nous accompagnent, montrez-leur mon existence! Vous ferez mon malheur, mais je serai heureuse.

Adieu Madame. À jamais je vous serai dévouée, abusez de moi si cela vous rend joyeuse, c'est là tout ce que je souhaite.

 

III

Votre panache, Madame, m'éblouit. Vous semblez comprendre si bien la détresse de mon cœur. Quel ravissement pour moi de trouver enfin une âme capable de m'être désirable par sa fermeté et de me chérir avec sa tendresse! Vous jouez avec moi, cela me ravit désormais. Laissez-moi alors vous confier avec quelle hâte j'attends notre prochaine entrevue. L'intelligence des regards discrets que vous me lanciez depuis des mois me permet, enfin, de participer à vos jeux et de vous en désirer encore davantage.

Vous n'étiez pas loin de moi, ce soir, et j'ai perçu l'éclair pénétrant de vos yeux sur ma nuque. Je ne pus alors m'empêcher de penser à ce que vous m'aviez écrit le matin même. Imaginer vos prunelles me dénudant et me caressant, avec cette sensualité qui est vôtre, a enchanté mes sens et fait remonter le long de mon échine un frisson de plaisir. Je me suis remémoré les effleurements que vous me procuriez durant nos nuits d'amitié. Ces souvenirs ont eu sur moi, je dois l'avouer, un pouvoir considérable mais plaisant.

Pourtant, non contente de cette allégresse, je me suis laissée emporter dans de ferventes pensées et me suis offerte à vos loisirs. Nous allions nous retrouver, rire et batifoler au creux de la nuit. Vos mains, oh! Vos mains, fines et pourtant si adroites, m'assureraient une volupté irrésistible. Vous seriez miroir face à mon désir, me renvoyant sans cesse l'image de ma voracité: brutale, animale, amoureuse. Ce serait vous, ce serait moi, ce serait Nous. Je sentirais vos courbes épousant les miennes. Je vous laisserais croquer les fruits dont vous êtes si friande, boire le nectar et savourer l'Ambroisie. Vous seriez le maître, vous affranchiriez l'esclave et je vous asservirais. Quelle folie de croire à tout cela! Quelle jouissance de l'imaginer! Ma Belle, rejoignez-moi! Cédez à mes prières et venez à moi de nouveau. Cela fait bien trop de temps que nous n'avons plus oublié l'austérité de nos rangs.

Cependant, je sais bien que votre cuisse entre les miennes ne s'y plait pas autant que la mienne entre les vôtres. Quelle bêtise de ma part d'avoir cru à vos soupirs! Vous n'êtes plus venu en mon lit depuis si longtemps. Comment auriez-vous pu refuser cet accueil si vous n'y étiez pas indifférente? Oui, à nouveau, je doute. Vous imaginez, me dites-vous, mais qui pourrait se contenter d'une image quand l'objet de l'attrait attend sur la couche? Votre plume vit pour nous deux. Quelle chanceuse! Amenez-la moi. Mon ventre, mon dos, caressez-m'en. Vous l'aimez, elle. Aimez-moi avec elle!

Voyez, votre rien divague. Son esprit erre dans les méandres de sa passion. La folie la guette. Venez à son secours. Ma chère, je tremble pour vous. Mon corps entier attend le vôtre. Pourquoi me fuyez-vous? Pourquoi refusez-vous de plus fréquentes entrevues? Auriez-vous peur que l'on nous voie ensemble? Chevalier, où est donc votre bravoure? Votre dame vous attend. Venez donc la prendre, l'amener là où elle se plaît et faire de son cœur l'éternelle récompense de votre dure conquête.

Adieu galante, j'attendrai avec empressement votre retour en mon sein.

 

IV

Oh! Chère aimée! Finalement, vous avez donc entendu mes prières! Cette nuit, enfin, vous m'avez rejointe! Vous avez ravivé le feu qui me dévore, me fait souffrir, m'enchante, m'enthousiasme. Je vous ai aimée toute la nuit. Vous étiez telle que je vous avais rêvée: douce et cruelle, sauvage et délicate. Vous m'avez donné ce que j'attendais. Vous avez conquis le cœur de votre belle. Il vous appartient désormais pour toujours. Transpercez-le de votre rapière. Cajolez-le à deux mains. Tordez-le, brisez-le. Il est vôtre, faites-en ce que vous désirez. Je vous ai tant attendue!

Ma plume frétille sous ma main, impatiente de vous écrire tout ce que je veux vous dire. Mais elle devra se résigner, tout comme moi, car vous ne voulez pas. Vous refusez de lire tout ce qui fait palpiter mon cœur. Seule la nuit a le charme d'entendre mes soupirs amoureux. Il faut que je m'y plie, ou vous partirez. J'ai compris tout cela. Mais Cruelle, il est si difficile de vous obéir. Vous m'avez quittée au matin me donnant pour seule compagne cette lettre que vous avez écrite dans mon sommeil. Je l'ai lu encore brûlante de désir. Ingrate, je vous aime et vous me laissez avec vos consignes sur l'oreiller. Vous n'ignorez pas, j'en suis sûre, qu'elles m'ont prise à la gorge, enserrée, torturée, presque tuée. Pourquoi m'avoir abandonnée aux mains de si dangereuses tortionnaires?

Cependant, je vous sais à ce point timide que vous préférez cacher votre amour plutôt que de le voir mépriser par un monde encore si austère. N'ayez crainte, je serai là pour vous défendre des cruautés étrangères. Vous avez le chapeau à plume, je porte l'épée. Aimons-nous! Ouvrons les volets de nos petites maisons et cessons nos jeux obscurs et nos parties de cache-cache. Je vous aime. Laissez-moi le crier comme je crie ma jouissance dans vos bras. Laissez-moi gémir au monde le plaisir que j'ai d'être votre amante.

Je m'emporte, pourtant je sais que je ne le dois plus. Je sais que nous ne pouvons vivre en lumière notre fièvre. Pardonnez les transports de votre maîtresse, une dernière fois. Je ne vous écrirai plus. Il vaut mieux. Vous finirez par vous lasser de mes emportements répétés, vous me quitterez. Je ne vous écrirai plus. Le ferez-vous, vous? Viendrez-vous à moi sans que je vous en prie? N'oublierez-vous pas votre bien-aimée? Je ne vous écrirai plus. Vous manquerai-je? Voyez, je m'inquiète. Je vous aime.

Je me contenterai de ces derniers mots. Je sens que mon cœur réclame encore quelques lignes pour vous avouer sa passion, mais je le briderai.

Adieu mon aimée. Pensez toujours à votre amante qui vous abandonne son cœur et sa vie, espérant que vous les lui conserverez avec obligeance.


Épisode deux

De Brontë prendre la suite... — Par eriam59 @ 02:39

 Le téléphone sonna. William regarda le nom qui s'était mis à clignoter sur l'écran. Il soupira et s'obligea à poser son livre pour décrocher, tout en regardant à nouveau le prénom griffonné sur la première page du roman et qui lui, au moins, lui tira un sourire au moment où il prit la parole:

" -  Oui? Qu'y a-t-il?

-    William? Ça va?

-    Oui, et toi?

-    Ça va! J'aimerais te voir. Dans dix minutes? Au même café que d'habitude?

-    J'ai un peu de travail, on peut se voir demain si tu veux…

-    Non! Viens. Je t'attends là-bas."

Edward raccrocha, ne laissant d'autre choix à William que de lui obéir. Il prit sa veste, sortit et claqua la porte.

Arrivé au coin de la rue, une pensée le foudroya: satanées clés! Heureusement qu'il avait laissé le double à un ami. Mais il allait devoir l'appeler, passer chez lui récupérer la clé, prendre de ses nouvelles, demander comment allait la compagne-dont-il-avait-encore-oublié-le-nom, discuter, prendre le thé… Lui qui ne voulait voir personne… Pour couronner le tout, la pluie commençait à tomber et le parapluie aussi était dans l'appartement… Heureusement, le café n'était pas loin.

Lorsqu'il arriva, Edward l'attendait. Ils se saluèrent, et l'autre semblait content. Les deux hommes entrèrent dans le petit café et s'installèrent à une table près de la sortie. Edward contemplait béat le jeune homme qu'il avait devant lui. Il aurait aimé que William parlât le premier, mais face à son silence, il prit la parole:

" -  Je suis ravi de te voir. J'ai l'impression que ça fait une éternité.

Décidément, ce garçon ennuyait William. Cependant, la bienséance le fit répondre:

-    Moi aussi. Qu'est-ce que tu as fait depuis la dernière fois?

-    Pas grand-chose… J'ai beaucoup pensé à toi, tu sais…

-    Oui, je sais, tu me l'as déjà dit" répondit William un peu plus sèchement qu'il ne l'avait voulu.

Edward se mit alors, comme à chaque fois, à parler de ses sentiments, de la passion folle qu'il vouait à William et de toutes ces choses niaises depuis qu'elles avaient été dites et redites, et encore et toujours répétées.

Alors que l'attention de William s'amenuisait, Edward lui saisit les poignets et s'apprêtait à l'embrasser. C'en était trop. Cette attitude ne plaisait plus à William. Certes, il avait aimé Edward, mais c'était avant. Avant que celui-ci ne voulût jouer le maître du jeu, avant que William ne souhaitât plus se plier aux désirs des autres, avant qu'il ne fût troublé par cette jeune fille, avant qu'il ne lui en voulût d'avoir pris une décision stupide sans lui laisser mot dire. The Professor, Charlotte Brontë, une belle histoire, même si elle ne lui correspondait pas. Il aimait les hommes, pas la jeune Frances, pas Edward non plus.

Ce dernier, d'ailleurs, regardait, encore éberlué, William qui l'avait repoussé.

" -  William? Ça ne va pas?

-    Edward… Non, je suis désolé. Je veux que nous arrêtions.

William avait lancé un poignard dans le cœur de son compagnon, mais cela lui était vital. Il se sentait enfin soulagé. Edward, lui, semblait ne pas comprendre ce que venait de dire l'homme qu'il aimait. Cependant, sans un mot de plus, William récupéra ses affaires et sortit, laissant là l'homme abattu.

Dehors, la pluie avait cessé et le ciel s'était teinté de violet. D'une boutique voisine s'échappaient des effluves de lavandes et au bout de la rue, il la vit, avec l'éternelle besace à l'épaule et son amante au bout de la main. Lorsqu'elle fut à sa hauteur, il lui sourit. Frances lui rendit sa sympathie timidement avant de chuchoter à l'oreille de sa compagne quelques mots parmi lesquels il aurait juré avoir entendu son nom et de disparaître dans la foule. Ils avaient donc enfin trouvé, l'un et l'autre, ce qu'ils cherchaient: la liberté… 


APARTÉ

Apartés — Par eriam59 @ 20:13

 Les années perdues

Je marchais à grandes enjambées dans la rue. J'ignorais où se trouvait exactement le lieu de mon rendez-vous. "Vous ne pourrez pas le rater" Voilà les seules indications dont je disposais. Ça ne devait pas être trop difficile à trouver… Une enseigne qui balançait avec le vent attira mon attention. C'était une ardoise gris clair accrochée à la façade par une flèche en fer forgé sur laquelle elle se balançait. Les années perdues. Sans aucun doute, c'était là. J'entrais au son du carillon de la porte. Une serveuse se tourna vers moi. Avec un merveilleux sourire, elle me dit: "Vous? Ici? On ne vous attendait pas si tôt! Quelle route avez-vous empruntée pour arriver si vite?" D'un léger mouvement des bras, je laissais apparaître les bandages de mes poignets. Elle me sourit à nouveau, mais cette fois, son sourire semblait presque compatissant. Elle me dirigea vers une petite table carrée recouverte d'une nappe en vichy rouge sang et blanc.

"- Installez-vous là. Je vous sers quelque chose en attendant?"

Je commandai un café et rendis à cette adorable hôtesse son énième sourire. Elle m'avait installée dans une salle assez sombre. Le mur à côté de moi était recouvert d'un miroir, histoire que je me retrouvasse face à moi-même à chaque fois que je tournais la tête. Les autres murs étaient décorés par les talents de Mucha. Mon peintre préféré, quel bon choix. En face de moi, j'avais vue sur la porte d'entrée et la vitrine. Ainsi, je pouvais voir les gens passer à l'extérieur: une foule morne, des âmes grises, joyeuses, soulagées, valides, invalides, tous empruntaient cette rue, le pas plus ou moins assuré, semblant chercher, eux aussi, le lieu de leur rendez-vous. J'espérais voir arriver mes compagnons. J'étais en avance, certes, mais peut-être n'allaient-ils pas tarder, eux non plus?

La serveuse m'apporta mon café, je le bus tout en rêvassant et en triant mes vieux souvenirs. Le café était un peu trop chaud, mais il avait bon goût. Il me rappelait l'arôme de celui que j'avais savouré en terrasse par une fraîche journée de printemps, en bonne compagnie. Le souvenir était un peu trouble, mais peu importe, c'était un bon souvenir.

Le temps semblait s'être arrêté. Lorsque j'eus fini ma tasse, la serveuse s'approcha de nouveau. Je lui redemandai un café, qu'elle m'apporta aussi vite avec une part de gâteau, qu'elle prit sur elle de m'offrir.

"- Ce n'est pas trop long d'attendre ainsi?" me demanda-t-elle.

Bien sûr que c'était long, mais j'avais choisi d'arriver si vite. Lorsque que je lui demandai si elle savait quand mes amis arriveraient, elle me sourit de nouveau avant de me répondre:

"- Je ne peux rien vous dire. Mais rassurez-vous, je suis sûre que vous trouverez de l'occupation en attendant."

Elle se renfrogna et repartit derrière son comptoir. Le carillon tinta. Peut-être était-ce pour moi. Je levai les yeux, mais le visage ne m'était pas familier et bien vite il disparut dans le sillon de la serveuse qui l'emmenait dans une autre pièce. J'essayais de prendre mon temps pour boire et manger. De même, j'évitais de trop tourner la tête vers cet insupportable reflet qui semblait se moquer de moi. Enfin, la porte s'ouvrit de nouveau, sans faire sonner, cette fois, ces satanés petits tubes de métal. Ce visage-là m'était familier, mais la serveuse ne bougea pas alors que je me demandais ce qu'il pouvait bien faire là. À ma vue, il esquissa un petit sourire mélancolique, tout en s'approchant de ma table. Il avait une démarche fluide, aérienne, presque spectrale. Arrivé devant ma table, il soupira et avant que je ne pusse me lever pour l'accueillir, il se laissa tomber sur la chaise en face de moi.

"- Que faites-vous là de si bonne heure?" me donna-t-il pour toute salutation. Je lui lançais un sourire gêné. Oui, ça avait été stupide de prendre autant d'avance. Mais je m'ennuyais. Je n'avais rien d'autre à faire que de me mettre en route. Que faisait-il là, lui?

"- Je vous ai apporté un jeu de cartes, pour vous distraire un peu. Ça vous dit une petite partie?"

Je n'avais pas joué depuis très longtemps et mes dernières parties, je les avais perdues. Mais je n'avais pas grand-chose d'autre à faire, et puis je savais que nous passerions un agréable moment. J'acceptai donc et il se mit à battre le jeu. Tout en le distribuant, il m'expliquait qu'il ne resterait pas longtemps. C'était une simple visite de courtoisie. Il passait par là par hasard, il voulait s'acheter le journal, et il m'avait vu à travers la vitrine du café. Après, il rentrerait chez lui. C'est ce qu'il fit, en effet: bientôt, il posait ses mains sur les miennes, abaissant mon jeu et me disant:

"- J'ai été ravi de vous revoir. Passez un bon moment maintenant. L'attente est longue et difficile, mais si vous restez, vous serez aux anges."

Il se leva ensuite et quitta mon petit café, sans un bruit. À nouveau, je me retrouvais à attendre seule.

Ma charmante serveuse accourut bien vite me proposer un nouveau passe-temps que j'acceptai, bien entendu.

"-Il n'y a pas beaucoup de clients en ce moment, lui dis-je, souhaitant plus que jamais entamer la discussion,

- La salle vous est réservée, les autres vont ailleurs.

- Oh! Mais en attendant, pourquoi ne pas laisser venir vos clients ici? ça me ferait de la compagnie.

- Le client est roi. Mais je tiens à mon poste, dit-elle, avant de s'en aller, un peu moins aimablement que les fois précédentes.

Tout le monde allait donc me reprocher cette arrivée un peu prompte? Les minutes me semblaient interminables. Le temps passait pourtant, mais je commençais à délirer dans cet enfer de l'attente. Le reflet diabolique qui me servait de voisin envoyait son rire démoniaque dans mes oreilles et j'avais de plus en plus envie de quitter cet endroit, aller faire un tour, prendre l'air. Mais j'étais à peu près certaine de perdre mon chemin et de ne pas retrouver le café à temps. De plus, la foule à l'extérieur se densifiait et le brouillard se levait. J'espérais avoir à nouveau la visite d'une de mes connaissances, à défaut de l'arrivée de mes amis, ou même un inconnu venant boire un café, comme moi, mais avec qui j'aurais pu discuter. Mais le temps passait et toujours personne ne venait, à l'exception de quelques autres clients que la serveuse s'empressait d'envoyer dans la pièce voisine, malgré ma requête. Elle-même se déplaçait moins souvent. Elle m'avait déjà servi une bonne dizaine de fois. Tout y était passé: café, gâteau, chocolat, vin, on mange et boit des quantités incroyables quand on s'ennuie. Mais pourquoi personne ne venait?

Je dus attendre encore un bon moment avant de voir arriver enfin une nouvelle visite. Lorsque je la vis entrer, sous son long manteau de cuir noir et les cheveux encadrant son visage émacié, je ne pus m'empêcher de tressaillir avant de me rendre compte que je connaissais cette silhouette.

"- Hé! Bonjour, cousine! s'exclama-t-elle en me voyant.

Enfin, j'allais avoir un peu d'occupation.

- Je ne pose pas, il faut que je file chez moi, j'ai pas mal d'affaire à régler encore. Mais puisque je passe par ici, comment vas-tu?"

Elle n'allait donc pas rester, elle non plus… Etais-je maudite?

Ma cousine était certes pressée, mais elle resta avec moi quelques temps à discuter. Finalement, comme elle me l'avait annoncé, elle partit, après m'avoir fait quelque proposition d'usage:

"- Ce serait sympa que l'on se voit à l'occasion autour d'un verre et d'une table ronde.

- Oui, mais surtout, n'hésite pas à passer me voir la prochaine fois que tu viens par ici, implorai-je presque.

- Je vais certainement revenir bientôt, mais je ne sais pas si je pourrai venir te voir, j'ai déjà du monde à retrouver. Il faut vraiment que je te laisse, après il va être trop tard."

J'aurais voulu qu'elle reste encore un peu. J'en avais vraiment assez d'être seule, là, à attendre, à ne rien faire.

Mais bientôt, la serveuse me fit le plaisir d'amener un client à la table voisine. C'était un homme d'un certain âge, filiforme et qui semblait assez mystérieux. Cependant, j'étais trop heureuse d'avoir de la compagnie pour me soucier des apparences de ce compagnon de café. J'attendis que la serveuse lui amena sa commande pour engager la conversation.

"- Vous attendez quelqu'un?

- J'ai rendez-vous avec une amie, je pensais qu'elle serait déjà là, mais elle a dû se perdre en route, je ne la vois pas à ma table.

- En effet, il n'y a que moi dans cette salle…

- Vous êtes là depuis longtemps?

- Oh oui! Je ne sais pas exactement depuis combien de temps, ma montre s'est arrêtée juste avant que je n'arrive, mais j'ai l'impression d'avoir été ici le temps d'une vie déjà!

- Peut-être êtes-vous arrivée trop tôt?

- On me l'a déjà reproché. Vous faites quoi dans la vie?

- Tu as quitté la route trop vite. Je travaillais avec des gens exécrables et capricieux, mais j'aimais mon métier. Et toi? Qu'est-ce que tu as fait durant tout ce temps ici?

- J'ai attendu; J'attends encore – mes amis. Ils ne devraient plus tarder maintenant. On se tutoie?

- Comme toujours.

- Viens à ma table, ce sera plus facile pour discuter."

Je l'invitais à se joindre à ma solitude. Il était étrange, mais il m'était familier. Il s'installait en face de moi. Le voyant de plus près, je me rendis compte que son allure et quelques traits de son visage me rappelaient un bon ami.

"- Tu ressembles à l'un de mes amis que je n'ai pas vu depuis longtemps, lui dis-je

- Il est peut-être temps.

- De quoi?

- De le revoir, me répondit-il, un sourire complice aux lèvres,

- Justement, il doit me rejoindre ici.

- Il est en retard?

- Non, c'est moi qui suis à l'avance.

- Ah! Tu vas le reconnaître?

- Il aura certainement changé, mais oui.

- Toi tu n'as pas changé, depuis le temps!

Je ne pus m'empêcher de rire de ses bêtises, alors que je poussais un petit cri de joie en le prenant dans mes bras.

- Tu comptais me laisser mariner encore longtemps? lui reprochais-je affectueusement, En tout cas, je ne suis pas la seule en avance. On ne pourra plus me condamner.

- Sauf que je ne le suis pas autant que toi. Et je ne le suis pas délibérément. C'est juste que j'ai mis moins de temps que prévu sur la route… Mais c'est derrière nous tout ça. Comment ça se passe pour toi?"

Mon premier compagnon était enfin arrivé. Nous pouvions désormais discuter ensemble, nous raconter nos vies et rattraper les années perdues. Le temps passerait plus vite désormais. Nous avions tant de choses à nous dire! Comme auparavant, nous avions une discussion animée, passant du rire aux larmes et ressortant nos vieux souvenirs communs comme on ressort de vieilles photographies: certaines nous font rire, d'autres nous font rougir ou amènent quelques perles luisantes au coin de nos yeux. C'est ainsi que se déroulait notre rendez-vous. Nous attendions que nous rejoignissent mes autres amis tout en discutant, grignotant, buvant. Ainsi, le temps me semblait moins long. Durant les premières heures de nos retrouvailles, les sujets de conversations s'enchaînaient à une vitesse folle. Nos lèvres laissaient s'échapper un flot inépuisable de paroles et nous passions d'un thème à l'autre sans arrêt et sans pouvoir contrôler les tournants et revirements de notre conversation. Cependant, comme le temps passait, les pauses se faisaient plus nombreuses et l'impatience de voir arriver de nouvelles têtes commençait à se faire sentir. Les minutes se firent plus longues, nos gorgées de café aussi: seul moment où nous pouvions nous taire sans devoir nous regarder en nous adressant un sourire confus. Les pensées de mon moment de solitude revinrent et je commençais à me demander ce que faisaient les autres et quand allaient-ils nous rejoindre. J'osais à peine tourner les yeux vers le miroir qui me renvoyait désormais le reflet de deux amis face à face qui pourtant se tournaient le dos, espérant un moment propice pour s'évader.

Le temps passait, minutes après minutes, entrecoupées de "et toi, sinon, qu'as-tu à raconter?" où la réponse venait immanquablement les yeux rivés sur la goutte de café qui était restée accrochée sur le bord de la tasse et une espèce de sourire grimaçant collé aux lèvres: "rien, et toi?". Nous avions tellement attendu cette entrevue, mais c'était sans compter sur le fait que nos deux vies fussent aussi courtes à raconter.

Après un très long moment de silence, le carillon de l'entrée s'agita de nouveau. Nous vîmes entrer trois vieilles femmes, souriantes et joyeuses. Oh! Quel soulagement! Quel plaisir! J'avais le sentiment de ne pas avoir vu mes amies depuis une éternité. Lorsqu'elles me virent, elles me sautèrent au cou.

"- C'est incroyable, tu n'as pas changé!"

Elles non plus n'avaient pas vraiment changé. Je retrouvais mes amies telles que je les avais quittées la dernière fois: en train de rire, de plaisanter et ce malgré tous les changements extérieurs que le temps avait engendrés. Pendant que la serveuse leur demandait ce qu'elles désiraient, je les observais. Je n'arrivais pas à comprendre comment elles avaient pu faire une aussi longue route et arriver avec une telle énergie. Elles s'installèrent à ma table, aux côtés de mon premier compagnon. Elles avaient l'air rayonnantes. Une fois assises et servies, elles me regardèrent avec complicité, avant de pouffer de rire, comme trois adolescentes. S'en suivit une vive conversation où chacun d'entre nous racontait aux quatre autres les épisodes que nous connaissions déjà ou pas mais que nous avions toujours plaisir à entendre.

Le temps se mit à courir devant nous. D'autres amis arrivèrent, les uns après les autres ou parfois à plusieurs, faisant sonner à chaque fois le petit carillon de la porte. Rapidement, nous dûmes ajouter des tables à côté de la nôtre. Les voix commencèrent à s'entremêler. Chacun discutait avec ses voisins de table, refaisait le monde, revivait sa vie.

La petite salle, sans que je ne m'en aperçusse, s'était remplie de nombreux amis. J'entendais à présent les rires et le bourdonnement constant des conversations. Le groupe d'amis que nous formions animait l'atmosphère des années perdues. Les petites cuillères cliquetaient contre les tasses de thé et de café que s'empressait d'apporter à chaque fois la jeune serveuse, composant une mélodie légère et vibrante qui semblait faire danser les femmes de Mucha au milieu des volutes végétales que leur avait attribuées l'artiste comme éternel décor. De temps en temps, je m'arrêtais de parler ou de rire pour observer leur paisible beauté.

Je pris le temps de discuter avec tout le monde. Je redécouvrais ce qu'étaient les plaisirs de l'existence: retrouver un ami que l'on n'avait pas vu depuis longtemps, se rendre compte à quel point il a évolué, changé, alors que nous sommes resté le même idiot, capable d'arriver à ses rendez-vous avec des années d'avance.

Ainsi, naviguant d'ami en ami, je retrouvai mon premier visiteur venu pour rester jusqu'au bout cette fois. Je n'avais plus le temps de m'ennuyer entre deux arrivées et lorsqu'il me dit: "l'attente en valait la peine, non?" Je ne pus m'empêcher de lui lancer un vif sourire de joie comme de gratitude. J'étais ravie qu'il fût là. Ce rendez-vous entre amis se déroulait tel que je n'avais osé l'espérer.

Tous semblaient s'amuser comme s'ils avaient encore ma vingtaine d'années. C'était presque incroyable de voir que malgré le temps depuis lequel nous ne nous étions pas vus, mes compagnons de voyage avaient gardé un esprit aussi jeune, même si les années leur avaient donné plus de maturité qu'à moi.

Alors que je quittais mes pensées, le carillon de l'entrée sonna de nouveau. Chacun ayant regardé vers la porte, le silence envahit le groupe. Escortée par la serveuse, une femme avec de longs cheveux blancs aux reflets rosés s'avançait vers nous. Elle flottait plus qu'elle ne marchait, mais elle semblait sûre d'elle et confiante. Ses cheveux scintillaient sous l'effet de la lumière qui émanait de son visage. Nous paraissions tous très jeunes face à elle et l'expression si calme qu'elle arborait laissait apercevoir la sagesse qu'elle avait acquise au fil des ans. On ne pouvait imaginer traits plus fins pour le visage d'une centenaire. Arrivée à mes côtés, elle me murmura de sa voix angélique:

"- Bonjour, jeune fille."

Oh oui! J'étais si jeune! Et cela faisait si longtemps que j'attendais de la retrouver. Nous ne nous étions pas vues depuis bien trop de temps pour l'amitié que nous nous vouions. Nous commençâmes à discuter et bien vite, la conversation regagna l'ensemble du groupe qui, désormais, était au complet. Nous nous perdions dans les dédales de notre complicité retrouvée. Nous avions tant de choses à nous dire que le temps s'échappa à nouveau devant nous. Comme à chacune des nouvelles arrivées, nous recommencions le récit de nos meilleurs souvenirs qui s'étaient déjà fort usés avec les multiples répétitions où, pour donner un peu plus de piquant, nous rajoutions un petit élément qui, parfois, mais c'était sans importance, modifiait complètement le sens et la portée de l'épisode. Nous nous amusions bien. Nous avions l'impression d'avoir l'éternité ensemble devant nous. Cependant, la voix de la sagesse finit par nous ramener à la raison:

"- Les amis, il est l'heure."

À ces mots, nous nous levâmes tous à l'unisson et prîmes le chemin de la sortie en continuant à discuter et rire entre nous. La serveuse nous rejoint devant la porte d'entrée et nous souhaita une bonne route. Chacun de nous, désormais, allait prendre un itinéraire qui lui était propre, rejoindre un nouveau groupe d'amis, chercher une nouvelle voie ou poursuivre de nouveaux horizons. Nous laissions les années perdues derrière nous. En réalité, nous venions de rattraper nos propres années perdues.

En sortant de notre petit café, nous nous donnâmes un ultime adieu. Avant de continuer mon chemin, je jetai un regard vers le bas de la rue que j'avais remontée, il me semblait, des siècles auparavant. Une silhouette attira mon attention et me fit sourire, mais d'un sourire plein de mélancolie et de tendresse.

Elle marchait à grandes enjambées dans la rue. Elle ignorait où se trouvait exactement le lieu de son rendez-vous. Elle ne pourra pas le rater…


Vingtième vérité

Vérités — Par eriam59 @ 19:32

 

Mais, dites-moi, aurais-je par hasard encore le choix? Tout le monde semble si certain que c'est là qu'est ma place, à part, peut-être, cette parente complètement fêlée, pour qui ce doit encore être un coup du valet de cœur… Ris! Ris, Marie! Tu en as pourtant presque fait des cauchemars les veilles de repas de famille! Elle me poursuivait en criant d'une voix maléfique: "valedic litteris! Quitte ce corps, démon! Tu seras scientifique!"

Peut-être faudrait-il que je me rende à l'abominable docteur Freud… Ou à Bugs Bunny! Dans le genre psychologue, il n'est pas plus mal… Mais arrêtons là cette frénésie délirante, rangeons-nous auprès de la stricte réalité.

L'an prochain, j'arborerai avec une fierté très dissimulée le titre de khâgneuse et je me fondrai dans cette masse incolore qui est persuadée que Sappho est morte pour Phaon.

Quelques mois auront donc suffi pour que je ne doive plus suivre mes envies mais une solution pragmatique…

 


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