Épisode cinq
Le réveil sonna. William ouvrit les yeux. Il ne dormait pas. Lentement, il s'extirpa de son lit, la tête lourde de sommeil, la radio résonnant dans ses oreilles avec agressivité. La nuit avait été agitée, la journée s'annonçait difficile.
Après un rituel vivifiant, William sortit de son sac le tas de copies qu'il avait à corriger et s'installa dos à la fenêtre, pour ne pas rêvasser, sur la petite table du séjour de l'appartement. Alors qu'il commençait à déchiffrer les premiers mots de son élève, le téléphone sonna. Se sentant coupable de céder si vite à la tentation mais néanmoins ravi de recevoir une échappatoire à cette composition aussi médiocre qu'illisible, il décrocha, le sourire aux lèvres.
- Oui?
- Mister Faussel? Good morning, I'm Charlotte Brownlow, Zoraïde Nicholls's daughter. I'm sorry to disturb you so early but I must speak to you about my mother.
- Good morning Miss Brownlow, I haven't heard from your mother for years, is there a problem? répondit William, perdant son sourire.
- Yes, but I can't tell you know. My mother has left me somthing for you, we must meet as soon as possible. I've come in France in this respect, maybe we can meet this afternoon on the town?
- Of course… 3 o'clock, at the cathedral? proposa-t-il, surpris,
- I will be there. Thank you Mister Faussel
William raccrocha tout en demeurant pensif. Zoraïde et lui n'avait plus eu de contact depuis qu'il avait quitté l'Angleterre alors qu'il finissait à peine ses études. La vivacité de sa fille ne l'avait guère surpris: il se souvenait de la mère. Mais ce qui laissait William perplexe était ce qui avait pu arriver à Zoraïde. Sa fille avait parlé d'un problème et de quelque chose laissé à son intention… Il espérait que rien de vraiment grave ne soit arrivé. Elle était encore seule lorsqu'ils s'étaient perdus de vue, sa fille ne devait donc même pas avoir vingt ans…
Incapable de retourner à son tas de copies, William déjeuna de bonne heure et tourna en rond de la chambre au salon et du salon à la chambre, donnant un coup de chiffon par-ci, par-là de temps à autre pour s'occuper, avant de quitter finalement l'appartement avec une heure d'avance.
Une fois dehors, William s'abandonna plus volontiers à la rêvasserie et l'angoisse prit alors un peu le large. Ayant pris son temps, il arriva tout de même avec une demi-heure d'avance au lieu de rendez-vous. En attendant, il décida de s'asseoir sur les marches de la cathédrale, là où il avait coutume de venir auparavant avec Edward, à qui il n'avait plus pensé depuis des lustres, mais dont le souvenir lui avait été apporté en même temps que celui de Zoraïde, et pour cause…
Il n'y avait pas grand monde à cette heure, à part quelques étudiants qui traversaient en chahutant gentiment le parvis de la cathédrale pour rejoindre l'université ou le lycée. William vit passer quelques-uns de ses élèves qui le regardèrent d'un œil surpris tout en riant. Oui, même les professeurs ont des moments de répit, à l'écart de la réalité, assis par terre, à regarder la foule passer. William repensa à Frances également. Il n'avait plus eu de ses nouvelles depuis un long moment, il ne l'avait plus croisée dans les rues piétonnes depuis des mois, peut-être devrait-il l'appeler ou lui écrire. William se décrochait peu à peu du monde sensible lorsqu'il vit une jeune fille marchait jusqu'au centre du parvis et s'y arrêter, tournant la tête d'un côté et de l'autre, attendant sans aucun doute son rendez-vous. William l'aurait reconnu entre mille: c'était Zoraïde, plus jeune que lorsqu'ils s'étaient connus, mais incontestablement la même. Sans hésiter, William s'approcha de la jeune fille.
- Hello Miss Brownlow, I'm William Faussel
- Oh! Bonjour Monsieur Faussel, je suis ravie que vous ayez pu venir, lui répondit-elle presque sans le moindre accent.
- Vous parlez français?
- Oui, un peu, Maman tenait absolument à ce que je l'apprenne.
- Oh! Vous deviez me parler d'elle, peut-être pourrions-nous aller dans un café, nous y serons mieux pour discuter.
William emmena Miss Brownlow dans un salon de thé à l'ambiance agréable qui lui rappelait celui dans lequel Zoraïde et lui s'était vus pour la première fois en dehors de leur train habituel. Il demanda une place au calme et on les installa dans le fond de la pièce, dans un coin à l'abri même de la lumière qui pénétrait par la grande vitrine. William commanda un café et Miss Brownlow prit un thé. Gênés, ils demeurèrent silencieux jusqu'à ce qu'ils soient servis. Finalement, William rompit le silence:
- Alors, qu'avez-vous à me dire à propos de votre maman?
- Vous la connaissiez bien?
- Nous nous sommes perdus de vue il y a des années, j'étais encore en Angleterre à cette époque. Elle vous a parlé de moi?
- Un peu. Dans son journal. Mais je vous l'ai dit, elle a laissé quelque chose pour vous. Elle… La jeune fille s'interrompit, visiblement affectée par ce qu'elle avait à dire
- Qu'est-il arrivé Miss Brownlow?
- Maman est morte, il y a quelques semaines. Dans un accident de voiture. Elle est tombée d'un pont.
William, même si l'attitude de la jeune fille lui avait permis de s'attendre à cette nouvelle, resta quelques minutes sous le choc. Avant qu'il ne puisse réagir, Miss Brownlow reprit:
- Nous avons trouvé ce paquet pour vous dans un tiroir de sa chambre.
Elle sortit de son sac un paquet en kraft avec uniquement "William Faussel" gribouillé au stylo dans un coin. William le prit et le posa sur un coin de la table avant de se justifier:
- Je suis désolé, vous avez certainement envie de savoir ce que Zoraïde m'a laissé, mais la nouvelle de sa mort m'affecte terriblement et je ne me sens pas capable de regarder de quoi il s'agit pour l'instant.
- Je comprends, répondis Miss Brownlow.
Un silence s'installa entre le professeur et la jeune fille. Mais celle-ci finit par le rompre, s'étant emparée de son sac et s'apprêtant à se lever.
- Je crois que je devrais m'en aller. Je vous ai remis le paquet, maintenant.
- Non! Restez! Charlotte, j'aimerais vous connaître davantage. Votre maman et moi étions très amis avant que je ne rentre en France, et, puisqu'elle a laissé ceci pour moi, elle aurait certainement été ravie de vous présenter à moi.
- Bien, dit-elle en se rasseyant, vous avez raison. Je n'avais pas très envie de rentrer, anyway.
William discuta pendant presque une heure avec Charlotte, il lui raconta sa rencontre avec Zoraïde, sa vie actuelle de professeur d'anglais, comme il l'aurait fait avec Zoraïde, pendant qu'elle lui racontait son enfance et ses souvenirs de sa mère, qui parfois amenaient au coin de ses yeux quelques larmes, qu'elle essuyait d'un revers de manche, avant de boire une gorgée de thé et, une fois, de s'exclamer:
- They "made the tea as foreigners do make tea"!
- Charlotte Brontë, The Professor… Vous le connaissez?
- Oui, Maman me l'a fait lire.
Cette révélation décida finalement William à ouvrir le paquet que lui avait apporté Charlotte. Il arracha précipitamment le kraft, sous les yeux intrigués de la jeune fille. Le présent de Zoraïde, dont il avait deviné la nature quelques secondes auparavant, lui tira un sourire mélancolique. Ce livre allait décidément le suivre partout… Il expliqua à Charlotte ce dont il s'agissait.
- J'avais offert mon exemplaire de ce roman à Zoraïde pour qu'elle le lise, elle ne le connaissait pas encore, alors. Et puis c'était un moyen pour moi d'abandonner ce rêve. Et quelles meilleures mains avais-je pour l'abandonner que celles de cette très bonne amie?
- De quel rêve s'agissait-il?
- Oh! Un rêve d'enfant, sans trop d'importance…
- Quel rêve? Il doit tout de même être un peu important si vous y pensez encore, non? insista Charlotte,
- Oui, peut-être. Je rêvais d'avoir la vie de ce héros.
Charlotte lui sourit. Ils discutèrent encore quelques temps et la jeune fille décida de repartir. William et elle quittèrent le salon de thé. William raccompagna Miss Brownlow à la gare où elle devait reprendre un train qui la remettrait sur les rails pour Londres.
- Cela vous ennuierait-il si je partais avec vous? demanda soudainement William
- Non, bien sûr que non. Mais votre travail ici?
- J'aviserai, affirma William.
Il avait décidé de donner un nouveau tournant à sa vie. La première étape serait de reprendre au début, ou presque. Il passa chez lui récupérer quelques affaires avant de repartir en direction de la gare avec Charlotte. Il se sentait vraiment libre, plus encore qu'après sa rupture avec Edward. C'était il y a des années, pourtant William avait le sentiment que tout ce qui s'était passé ce jour-là venait de résonner dans cette journée-ci. Il s'installa à côté de Charlotte dans le train. Il partait. Une sensation de déjà-vu s'empara de lui. Il savait d'où elle venait. Il sourit. Le signal du départ retentit, le train s'ébranla.


