Woolgathering

Épisode huit

De Brontë prendre la suite... — Par eriam59 @ 14:08

 Les cloches de la cathédrale sonnèrent. Dans la petite chapelle, les amis et la famille s'entassaient. William regagna sa place, au premier rang, juste à côté du cercueil. L'oraison qu'il venait de lire avait ému l'assemblée. Alors que le prêtre en charge de la cérémonie terminait son travail, William regarda le caisson de bois dans lequel reposerait à jamais son ami. Les souvenirs se mirent à affluer. Il sourit.

La bénédiction achevée, William s'apprêta à recevoir les condoléances formelles des amis et parents présents. Au milieu de la file interminable, le vieil homme remarqua deux silhouettes féminines qui lui étaient presque familières. Quand la première arriva face à lui, il n'eut plus aucun doute.

-Bonjour, Monsieur Faussel. Je suis désolée. J'ai perdu un ami, mais ce n'est rien: vous avez perdu l'homme que vous aimiez. dit avec compassion cette femme d'un certain âge.

-Bonjour,Charlotte. Vous savez, ce n'est que la vie. Je suis ravi de vous voir aujourd'hui. Cela fait combien de temps que nous ne nous sommes pas vus?

-Quarante ans… Vous et Doran m'avez écrit et téléphoné souvent, mais vous n'êtes jamais revenus à Bradford… répondit-elle avec mélancolie.

-Non, c'est vrai… Venez à la maison cette après-midi. Nous boirons un café ensemble.

-Je viendrai!

William se sentit particulièrement touché de la présence de cette vieille connaissance en un tel jour. Mais bientôt, se présenta devant lui une autre femme, plus âgée que Charlotte, mais que William n'eut pas plus de mal à reconnaître: elle portait toujours à l'épaule une grande besace noire qui avait tout de même souffert du temps et qui commençait à décrépir. Cela faisait des années qu'ils s'étaient perdus de vue, comment avait-elle su?

-Bonjour, Monsieur Faussel. Toutes mes condoléances. Depuis le temps, vous souvenez-vous encore de votre ancienne élève?

-Bien sûr, je m'en souviens. Bonjour, Frances. Comment avez-vous pu vous souvenir de votre vieux professeur d'anglais?

-Je n'aurais jamais pu l'oublier. J'ai l'impression que nous nous sommes quittés hier. Pourtant…

-C'était il y a un demi-siècle… répondit William avec un clin d'œil.

-J'avais à peine vingt ans à l'époque! se rappela avec nostalgie et le sourire aux lèvres Frances.

-Qu'êtes-vous devenu? s'enquit William.

-J'étais professeur de français, en Angleterre, près du berceau d'une auteur que vous devez bien connaître…

-Charlotte Brontë, The Professor… Ce livre a influencé toute ma vie, avant même que vous me l'offriez…

-J'ai su, répondit Frances avec un regard complice, si vous voulez, je vous raconterai tout, mais ce n'est peut-être pas le jour…

-Je reçois déjà une bonne amie cette après-midi, peut-être pourriez-vous vous joindre à nous?

Frances sourit avant de répondre à son très ancien enseignant:

- C'est d'accord. Je vous attendrai sur le parvis.

Après le passage de Frances, William dut encore serrer quelques mains et essuyer quelques larmes, puis il put disposer. Il ne suivrait pas les autres convives qui allaient visiter avec austérité la nécropole avant de boire et manger à la santé de Doran.

Charlotte l'avait attendu et ils décidèrent de marcher ensemble, silencieusement, dans les allées de la cathédrale. Ils n'avaient pas besoin de se parler. Ils étaient au milieu des touristes, assis dans un salon de thé, à Bradford, à discuter Lettres avec un talentueux écrivain raté, à se raconter leur vie accompagnée des plus grandes œuvres de la littérature, à rire avec franchise de leurs "malheurs de Sophie" et à se créer des lendemains meilleurs. Lorsque les deux hommes eurent embrassé joyeusement Charlotte, William sortit avec elle du lieu saint.

Frances était là, elle attendait, assise sur les marches de la cathédrale. La vue de cette vieille dame qui avait tout de même gardé une allure de jeune fille fit sourire William. Ils s'approchèrent d'elle. Frances s'échappa de sa rêverie et leur sourit. William l'invita à les suivre jusque chez lui et tous trois traversèrent le parvis en direction de l'appartement des deux hommes. Ils habitaient une rue du centre-ville mais à l'abri de la circulation. Cependant, ils aimaient rêvasser en regardant les arbres devant leur fenêtre.

En préparant du thé, William racontait à ses deux amies les nombreux souvenirs qu'il avait partagés avec Doran. Il gardait le sourire. Mais une question à laquelle il n'avait toujours pas de réponse vint à nouveau lui occuper l'esprit. Comment avait-elle su? Il alla s'asseoir auprès des deux femmes, se tourna vers Frances et lui demanda:

- Comment l'avez-vous su, Frances?

Les deux femmes sourirent et Frances répondit:

- Je vous l'ai dit: j'étais professeur de français, à Bradford…

- Après votre départ, il a bien fallu que je trouve un autre enseignant, pour me perfectionner… continua Charlotte avec un regard complice en direction de Frances.

Ainsi, les deux femmes se connaissaient… William aurait dû s'en douter… Mais, il n'était guère étonné que Charlotte ait gardé le secret toutes ces années.

Les trois amis reprirent leur joyeuse conversation à propos de Doran, de ses échecs littéraires et de sa capacité à les dépasser et à continuer. Il était un brillant épistolier, affirmait Charlotte sans peine. Il avait aussi été un prolifique et talentueux diariste révéla plus tard William qui fut rapidement contraint par ces deux femmes à l'enthousiasme encore adolescent de ressortir la lourde pile de cahiers que Doran avait remplis durant leurs seules années de vie commune. Il les connaissait par cœur. Son compagnon le laissait toujours lire ce qui était devenu le journal du couple plus que le journal de l'écrivain. Doran rédigeait leur vie, à tous les deux, les douant d'une existence pleine de poésie et de romanesque. William les connaissait par cœur. Il n'en avait pourtant pas décidé une ligne. Qu'importe, il aimait Doran. Il aimait la vie qu'ils menaient ensemble. Il y avait trouvé ce qu'il cherchait.

L'appartement passa l'après-midi à éplucher ces cahiers avec une ardeur d'un autre âge. William savait quelles pages Charlotte et Frances pouvaient lire. Mais la pile arrivant à sa fin, il remarqua un tome qu'il connaissait bien mais dont il ignorait la présence au milieu de l'œuvre de Doran. C'était son propre journal. Il n'avait presque jamais servi. Il n'avait jamais su être fidèle à la plume. Peut-être était-ce le moment? Il le retira subrepticement du tas et le déposa à l'écart du reste. Charlotte le vit. Elle ne dit mot. William lui sourit. Frances ne remarqua rien.

L'après-midi reprit. Après avoir fini leur lecture, les deux femmes décidèrent de rentrer chez elles. Elles logeaient dans le même hôtel et devaient repartir toutes les deux le lendemain, pour Bradford. William les salua avec joie.

- J'espère que vous reviendrez voir parfois votre vieux professeur! leur dit-il, se sentant soudain très seul.

Elles lui promirent, mais la distance entre eux était grande. William ferma la porte derrière elles. L'heure était déjà fort avancée, il alla se coucher après un bref et léger dîner. Il emmena avec lui son journal, afin d'en relire au calme les plus récentes entrées. Il n'écrirait pas ce soir.

Il s'installa contre les oreillers de ce grand lit vide dont les draps étaient aussi froids que le mort avec lequel il les partageait. Il ouvrit le cahier et chercha la dernière entrée. Il n'avait plus écrit depuis presque soixante ans.

En se relisant, il n'apprit rien de nouveau: oui, son premier amant lui avait dicté sa vie. Il lui avait dicté cette vie rangée qu'il avait fini par refuser, dix ans après. Dix ans à être l'esclave d'Edward, et il avait aimé ça! Mais les deux jeunes garçons n'avaient, dans le fond, conscience de rien. Et Doran?

Il n'écrirait pas ce soir. Il déposa son antiquité sur la table de nuit. Il s'allongea et éteignit la lampe qui donnait à la pièce une atmosphère qui avait été sensuelle, à une époque, mais qui ce soir lui rappelait que le temps n'épargnait rien, ni personne.

Le journal à la couverture de cuir usé, resté fermé durant des années, était à côté de lui. Maintenant que Doran avait cassé sa plume, il devrait commencer à écrire lui-même sa vie. En aurait-il vraiment le temps?

Le flot de pensées de William s'arrêta sur cette dernière idée et, comme pour accueillir un baiser longtemps attendu, il laissa ses paupières se clore.


Épisode sept

De Brontë prendre la suite... — Par eriam59 @ 14:01

Les valises de William étaient soigneusement alignées près de la porte du studio. À quelques pas, l'homme avait déjà enfilé sa veste. On sonna à la porte. Il était impatient. Il courut ouvrir. Sur le pallier, il trouva une jeune fille visiblement joyeuse.

-     Hello Mister Faussel! J'étais sûre que Mister Dowling ne serait pas encore arrivé!

-     Charlotte… Come in! En effet, j'attends Doran. Il ne devrait plus tarder…

-     Oui, il ne tardera plus… répondit Charlotte, semblant railler William.

Le silence s'installa entre les deux amis. William attendait l'arrivée de son compagnon avec l'impatience d'un adolescent. Charlotte le savait, il n'avait pas besoin d'en dire davantage. Finalement, la jeune fille reprit la parole:

-     Vous m'écrirez quand vous serez en France.

-     Bien sûr. Nous reviendrons même vous voir de temps en temps.

-     Non, vous ne reviendrez pas. Mais vous m'écrirez.

-     Charlotte! Pourquoi ne reviendrions-nous pas?

-     Parce que. répondit simplement l'adolescente sans chercher à donner d'explication.

-     Je serai toujours ravi de vous lire et de vous écrire.

William savait qu'elle avait raison. Il fallait bien l'admettre. À quoi bon essayer de prouver le contraire? Il n'avait jamais su tenir une correspondance durable, mais cette fois les choses allaient changer. Il le savait.

-     Pourquoi ne viendriez-vous pas nous voir en France, vous?

-     Moi? Non, ma place est ici. Je ne vous en voudrai pas. Ce sera ma faute. On s'écrira! dit-elle avec assurance.

Alors que William s'apprêtait à répondre, la porte d'entrée du petit appartement s'ouvrit à la volée

-     William Faussel! Embrassez-moi! s'exclama Doran avec enthousiasme en entrant dans la pièce, Ciel! Vous ici, Darling? ajouta-t-il à l'adresse de Charlotte qui riait.

-     J'étais venue vous dire au revoir! répondit-elle joyeusement.

-     Dans ce cas! William, my dear, couldn't we go and drink a last coffee with our friend before our returning to France?

-     Sure, we could!

Avant de partir, William vérifia une nouvelle fois qu'il n'avait rien oublié. Les deux hommes enlevèrent leur clef respective de leur anneau et les déposèrent l'une contre l'autre sur le bureau du meublé. Dehors, le ciel était teinté de violet. Ils venaient certainement d'échapper à une averse. L'air était frais. William aimait ce moment.

Arrivés devant leur habituel Ye Old Bronte, Charlotte entra la première, laissant un bref instant de solitude au couple durant lequel ils s'embrassèrent affectueusement. La jeune fille avait choisi une petite table non loin de l'entrée. Une fois tous installés et servis, la discussion, comme à l'accoutumée, devint vite enjouée. Doran semblait ravi de s'exiler en France. Alors, très vite, il tapota le poignet de William et lui murmura à l'oreille:

-     We're going to miss our train..

-     Oui, nous allons y aller.

-     Vous m'appellerez? leur demanda Charlotte

-     Of course we will! Nous écrirons aussi! lui répondit gaiement Doran, tout en se tournant vers William.

-     So you have to go now! s'exclama la jeune fille.

Les deux hommes récupérèrent leurs affaires et sortirent avec à leur suite Charlotte qui les accompagna jusqu'à la gare.

Arrivés, Doran et William rejoignirent leur train en hâte. La jeune fille leur fit signe depuis le quai. William s'en rendit compte alors: elle n'avait même pas leur adresse en France. Ils lui écriront.

Le signal du départ retentit. Doran prit la main de son compagnon.

-     Master, I consent to pass my life with you.

Le train s'ébranla. Ils sourirent.


APARTÉ

Apartés — Par eriam59 @ 11:24

Et la lumière fut…

 

Je me présente : M Vanrobays. J’habite avec mes six enfants et ma jeune femme, dans la courée Dekien, dans notre belle ville textile de Roubaix, au XIXèmesiècle.

La vie dans nos petites masures est difficile. De plus, notre courée est très sombre : un grand mur la coupe en son milieu. Personne ne sait ce qui se passe derrière, personne n’oserait aller voir. On raconte des choses étranges sur ce qui se passe là-bas, derrière.

La nuit, parfois, on entend des voix, comme des murmures. Certains racontent que des revenants habitent dans le prolongement de notre courée, d’ailleurs, c’est pour cela que le mur est là, pour empêcher les mauvais esprits de venir hanter nos jours et nos nuits.

Mais tout de même, il faudra bien, un jour, que l’on sache ce qu’il y a vraiment derrière ce mur… De toute façon, il ne résistera plus longtemps au poids des années. Déjà, des fissures apparaissent. Légères, bien sûr, mais les briques du haut du mur commencent à tomber. Nos voisins pensent que les esprits qui résident près de chez nous s’amusent à lancer les pierres dans notre courée. S’ils continuent, nos enfants vont se faire assommer! Nos femmes ne les laissent plus sortir ni aller au fond de la courée… Bien sûr, ces petits drôles profitent toujours d’un moment d’inattention de leur mère pour filer vers le mur regarder à travers les fissures dans l’espoir de voir derrière. Je les comprends ces gamins, à leur âge, ils ne peuvent pas rester enfermés tout le long du jour… Et puis, ils finiront par voir, alors, nous saurons, nous aussi…

Depuis quelques jours, tous les habitants de notre courée deviennent exécrables. Nos conditions de travail ne font qu’empirer, notre cadre de vie aussi.

Alors, le moindre titillement de l’un ou de l’autre risque de finir en bagarre générale. Mais le mur faibli de jour en jour et nous sommes aussi très inquiets de ce qu’il pourrait arriver…

Et voilà que M Desmytter s’amuse à provoquer l’un de nos plus susceptibles voisins. La bagarre va finir par éclater…

Ce qui menaçait d’arriver vient de se déclencher : M Desmytter et M Bullaert sont tous les deux en train de se battre comme chien enragés. L’un tombe, se redresse, saute sur l’autre qui, à son tour, chute mais entraîne à sa suite le premier et la lutte continue, au sol, cette fois, jusqu’à ce que l’un des deux arrive à se relever alors ils se poussent mutuellement. Et voilà que le plus faible cède, il se laisse jeter contre le mur qui ne tient plus. Des briques assez basses tombent de l’autre côté. Une lumière blanche, intense, pure, nous éblouit. Voilà bien des années que la lumière ne nous était pas apparue de cette manière. D’ailleurs, on voit bien que cette lumière n’est pas réelle. Elle ne vient pas de notre monde. C’est sûr, de l’autre côté, c’est le paradis!

Les combattants se regardent hébétés, tandis que les mères couvrent les yeux de leurs enfants. Même les plus vaillants ont un mouvement de recul. Notre peur est mêlée d’une curiosité dévorante : si le paradis se trouvait vraiment derrière ce mur, alors, nos problèmes pourraient disparaître…

Cependant, la peur et la raison nous ont convaincu de rentrer chez nous. Nous nous cloîtrons dans nos masures et nous nous y enfermons.

Quelques minutes plus tard, une voix nous interpelle, on nous appelle de l’extérieur. À travers les murs fins de nos maisons, nous discutons : Faut-il aller voir ? Qui ?

Alors, M Desmytter, M Bullaert et moi-même décidons de sortir.

Quelle surprise avons-nous eue en arrivant devant le mur. D’autres briques étaient tombées, et, le vide laissé par leur chute nous laissait entrevoir ce qu’il se passait réellement derrière.

Etonnés par ce spectacle, nous avions oublié ce pour quoi nous étions venu lorsque l’on nous ramena à la réalité. Un homme se trouve dans notre courée, il s’approche de nous et il se met à nous raconter sa vie, ou plutôt, notre vie. Cet homme, en effet, n’est autre que notre voisin. Certes, il n’habite pas la courée Dekien, mais la courée Dubar. Les voix que nous avions longtemps prises pour des gémissements de fantômes étaient en réalité celles des habitants de cette courée. Derrière le mur, et c’est ce que nous venions de voir à travers le trou qui s’était formé avec la chute des briques, se trouve une seconde courée, plus lumineuse que la nôtre puisque davantage exposée au soleil. Il faut que nous abattions ce mur, réunissons nos deux courées!

Chacun part appeler femme et enfants et après quelques minutes passées à détruire le mur, voilà enfin les courées Dekien et Dubar réunies ! Tout le monde s’embrasse, on fait la fête, on est heureux.

D’une certaine manière, derrière le mur, il y avait vraiment le paradis : un lieu de lumière et de joie…

 


APARTÉ

Apartés — Par eriam59 @ 01:02

À V...

Cela fait longtemps maintenant

J'ai toujours veillé sur maman

Tu sais, ils étaient tous venus

Des larmes, ils en ont tant perdu

Je ne savais plus m'exprimer

Ta vision m'a paralysé

Et il ne faut pas m'en vouloir

Je ne t'ai pas dit "au revoir".

 


APARTÉ

Apartés — Par eriam59 @ 00:44

Juillet 2005 - Souvenir

Si Beaumarchais avait été là...

 

 (Marceline est employée comme femme de ménage dans une entreprise multinationale dont l'intégralité des dirigeants sont des hommes. Lors d'une réunion entre cadres, elle est appelée afin de nettoyer une tache de vin que l'un d'eux venait de faire sur la moquette du bureau. Indifférents à sa présence, les hommes continuent leur discussion.)

 

Un cadre: Savez-vous ce que m'a annoncé ma femme hier soir? Elle veut créer son entreprise!

(Les hommes éclatent de rire)

Le patron: Non, vraiment, c'est de la folie. Et que lui avez-vous répondu?

Le cadre: Que l'espoir la faisait peut-être vivre, mais que seul mon salaire pouvait la nourrir.

(Marceline se redresse, offusquée. Personne ne la remarque.)

Le patron: Vous avez bien fait. Si les femmes deviennent gérantes d'entreprises, où va-t-on?

Marceline: Et pourquoi je vous prie?

(Les hommes se retournent vers elle)

Le patron: Je vous demande pardon?

Marceline: Pourquoi les femmes ne pourraient-elles pas gérer une entreprise aussi bien qu'un homme?

Le patron: Mais c'est pourtant évident! Notre métier est un métier à responsabilités, il demande force de caractère et d'esprit. Une femme ne peut pas supporter de telles charges!

Un cadre: oui, tout à fait, il y a aussi les enfants dont il faut s'occuper. Ne cherchez pas à défendre une cause que vous ne connaissez pas, nettoyez la tache par terre.

Marceline (en colère): Alors là! C'est un peu fort! Premièrement, sachez qu'une femme n'est pas qu'une serpillière. Ensuite, vous me donnez là un merveilleux argument: si une femme est capable de gérer un foyer et de mettre au monde et de s'occuper d'enfants, elle est donc tout à fait apte à gérer une entreprise. S'occuper d'un foyer réclame de la responsabilité, et de nombreux hommes ne sont pas capables de le faire s'ils n'ont pas un revenu leur permettant tous les excès…

Le patron: Allons, allons, soit, une femme est capable de gérer un foyer, mais dans notre métier, il faut savoir faire des concessions, satisfaire la majorité. Les femmes sont arrivistes, elles en veulent trop, ce n'est en rien le profil d'un chef d'entreprise. On ne s'occupe pas d'employés comme d'enfants.

Marceline: Vous avez peur! Vous avez peur des femmes, peur qu'elles prennent votre place!

(Les hommes se regardent mal-à-l'aise)

Un cadre: C'est délirant! Messieurs, entendez cela. Nous? Nous aurions peur des femmes? Mais nous ne pourrions avoir peur d'elles que si elles nous étaient supérieures. On nous appelle "sexe fort", est-ce pour rien?

Marceline: Je le conçois. Les mots vous donnent peut-être raison par leur sens, mais par leur forme, ils sont égaux: "femme" et "homme" comptent le même nombre de lettres, mais on vous a ajouté un "h" pour cela… De plus, si vous ne considériez pas les femmes comme des jouets dérisoires, elles n'auraient aucune raison de se battre et de lutter au détriment de leur vie pour réussir. Vous nous faites devenir arrivistes, nous ne le sommes pas à la naissance…

Le patron: Cette discussion tourne à la comédie. Reprenons chacun notre rôle: les hommes à la gestion de l'entreprise, la femme au ménage. Madame, apprenez que si les femmes ne dirigent pas les entreprises, c'est parce qu'elles sont souvent trop sûres d'avoir raison et que leur confiance démesurée en elles ne leur laisse pas le temps de chercher des arguments à leur propos.

(Les cadres regardent leur patron, certains amusés, d'autres gênés)

Marceline: Alors d'après vous, les femmes ne savent pas argumenter? Mais je vois parmi vous (elle se tourne vers l'assemblée) des gens changer d'avis et se rallier à ma cause. Serait-ce à cause de mes maigres arguments ou du ridicule des vôtres? Vous venez de conclure notre discussion par un argument —si on peut appeler cela ainsi— que j'ai réfuté par le simple fait de m'adresser à vous tout à l'heure: il y a longtemps que la tâche de vin sur cette moquette serait partie si je n'avais pas eu d'arguments…

(Les hommes semblent changer d'opinion)

Un cadre: Elle n'a pas tort. (Il s'adresse au patron) Avec tout le respect que je vous dois, Monsieur, je partage l'avis de cette femme. Elle vient de faire preuve d'une rhétorique sans faille.

Le patron: suggériez-vous qu'une femme serait donc tout à fait capable d'être à ma place?

Un cadre: Nous n'en sommes pas encore là, mais pourquoi un femme, ou deux, ne feraient pas partie de notre équipe?

Un autre: Oui, mais pour quel rôle?

Le patron: Jusqu'à preuve du contraire, je dirige encore cette entreprise… (Les cadres semblent déçus) Mais il est vrai qu'un peu de féminité ne ferait peut-être pas de mal à notre assemblée…

Marceline: À propos, votre secrétaire m'a chargée de vous transmettre les résultats des élections pour la présidence du MEDEF qui se déroulaient ce matin

Le patron: Ah?

Marceline: Il semblerait que votre patron soit désormais… une femme.


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