Woolgathering

APARTÉ

Apartés — Par eriam59 @ 20:17

Léo - épisode 1

Léo s'était perdu dans sa rêverie. Il regardait avec envie le livre posé à quelques mètres de lui et que son grand-père venait de lui offrir: Through the Looking-Glass, and What Alice Found There, Lewis Carroll, l'œuvre en version originale. Le vieil homme n'aurait pour rien au monde dérogé à la règle… Léo, à peine rentré chez lui, le jour de sa toute première leçon d'anglais, reçut un recueil de nursery rhymes qui loge encore aujourd'hui dans sa bibliothèque. Depuis, les présents n'ont cessé d'affluer.

Le vieux Leho, dont le petit-fils portait presque le prénom, avait voyagé à travers le monde et en avait rapporté des trésors. Oh! Rien de grande valeur marchande, ses trésors à lui étaient d'une tout autre nature: en plus de bibelots en tout genre, il y avait des livres de contes, des romans, des recueils de poésie, mais, par-dessus tout, la connaissance de la langue de chaque pays traversé.

Le jeune Léo avait hérité des facilités de son grand-père: il comprenait, et parlait déjà avec aisance, l'anglais, qu'il apprenait au collège.

Le livre faisait de l'œil au jeune garçon. Il aurait aimé pouvoir le lire tout de suite! Son grand-père savait toujours choisir le livre qu'il lui fallait!

­"Léo, tu veux bien te dépêcher de finir ton assiette!

— Oui, maman…" répondit-il, brutalement sorti de ses songes. "Hurry up!" aurait semblé plus alléchant. Son grand-père, assis en face de lui, lui fit un clin d'œil et lui murmura: "Let's excuse her, she doesn't know…"

Léo avala encore quelques bouchées puis, avec l'aide de son grand-père, il put aller épancher sa soif de découvertes et de langage.

Il se blottit dans l'un des fauteuils du salon. Il ouvrit le livre et tourna quelques pages afin de trouver un premier passage à lire. Il aimait commencer de cette manière un livre écrit en langue étrangère. Un petit extrait lui permettait de s'installer dans l'atmosphère de l'œuvre et sa lecture semblait alors plus simple. Il finit par trouver un passage dans les premières pages de l'ouvrage qui attira son attention. Sa lecture devait être simple et rapide. C'était un poème:

 

Jabberwocky. 

'Twas brillig and the slithy toves

Did gyre and gimble in the wabe:

All mimsy were the borogoves,

And the mome raths outgrabe.

 

C'était joli, mais Léo dut admettre qu'il n'avait absolument rien compris. Il relut:

 

Jabberwocky.

'Twas brillig and the slithy toves

Did gyre and gimble in the wabe:

All mimsy were the borogoves,

And the mome raths outgrabe.

 

Il ferma les yeux et tenta d'imaginer ce que les mots représentaient. Leho lui répétait sans cesse de procéder ainsi face aux difficultés. Son grand-père semblait avoir cherché à le mettre à l'épreuve. La tête de Léo se remplit d'idées qu'il n'arrivait pas vraiment à saisir. Il essaya de nouveau. Il imagina une plaine, un petit village à l'horizon baigné par le soleil. Les arbres du lointain, épars, étaient agités de frissons sous le vent.

 

'Twas brillig and the slithy toves

Did gyre and gimble in the wabe:

 

Ce devait être cela. Il n'était pas sûr. Il n'était pas sûr non plus qu'il s'agisse vraiment de l'anglais qu'il apprenait. Pourtant, Lewis Carroll… Et son grand-père n'aurait pas dérogé à la règle: l'œuvre en version ORIGINALE.

"Papi! J'ai besoin d'aide!

— Tu as fermé les yeux et cherché à imaginer? demanda depuis la pièce voisine Leho.

— Oui! Mais je ne suis pas sûr que le livre soit vraiment…

— En anglais? acheva le grand-père ayant rejoint son petit-fils pendant que celui-ci criait sa remarque à travers la maison.

— Oui…

— Pourtant, il l'est. Montre-moi, dit-il en prenant le livre posé sur les genoux du jeune garçon, Ah! Jabberwocky, le meilleur passage! Mon préféré en tout cas!

'Twas brillig and the slithy toves

Did gyre and gimble in the wabe:

All mimsy were the borogoves,

And the mome raths outgrabe.

Quel magnifique décor, tu ne trouves pas?

— Je l'ai imaginé, mais je n'ai pas compris tous les mots. Je ne me rappelle pas les avoir déjà rencontrés… expliqua le garçon.

— Cela t'arrivera encore. Tu n'as pas compris les mots, mais tu as pu comprendre le sens. C'est cela aussi le langage. Continue la lecture du poème. Ensuite, tu me diras ce que tu en penses. Je suis sûr qu'il va te plaire."

Le grand-père rendit le livre et Léo reprit, sceptique, la lecture. Avant que Leho ait pu quitter la pièce, le visage du garçon s'éleva au dessus du dossier du fauteuil: "Papi… J'aimerais juste savoir: Jabberwocky, qu'est-ce que cela veut dire?demanda-t-il.

To jabber cela veut dire bredouiller, maintenant, débredouille-toi!" Lui répondit le vieil homme en lui souriant.

 

Jabberwocky.

 

'Twas brillig and the slithy toves

Did gyre and gimble in the wabe:

All mimsy were the borogoves,

And the mome raths outgrabe.

 

"Beware the Jabberwock, my son!

The jaws that bite, the claws that catch!

Beware the Jubjub bird, and shun

The frumious Bandersnatch!"

 

He took his vorpal sword in hand:

Long time the manxome foe he sought –

So rested he by the Tumtum tree,

And stood awhile in thought.

 

And as in uffish thought he stood,

The Jabberwock, with eyes of flame,

Came whiffling through the tulgey wood,

And burbled as it came!

 

One, two! One, two! And through and through

The vorpal blade went snicker-snack!

He left it dead, and with its head

He went galumphing back.

 

"And, has thou slain the Jabberwock?

Come to my arms, my beamish boy!

O frabjous day! Callooh! Callay!"

He chortled in his joy.

 

'Twas brillig and the slithy toves

Did gyre and gimble in the wabe:

All mimsy were the borogoves,

And the mome raths outgrabe.

 

Une histoire d'aventure chevaleresque! Papi Leho connaissait vraiment bien ses goûts! And through and through! Léo entendait la lame de l'épée du garçon battre avec fureur la chair du terrible monstre bredouillant. La tête en trophée! Les cris de joie des parents! Léo entendait les personnages et voyait la scène se déroulait devant lui. Il relut le poème plusieurs fois, en savoura les moindres détails, les sonorités enchevêtrées, les mots obscurs, mais qu'il semblait comprendre parfaitement. Chaque vers lui parlait, il comprenait leur langage et ainsi, l'histoire.

Léo courut à la recherche de son grand-père. Il pénétra dans la pièce en criant: "Callooh! Callay! Papi! O frabjous day! What a marvellous poem!

— Je suis ravi qu'il t'ait plu! Veux-tu en connaître le secret, maintenant? lui répondit le vieil homme avec un regard et un sourire complices.

— Le secret? Quel secret? Dis-moi!

­— Ce poème comporte bien des mots que tu n'as jamais vus auparavant, n'est-ce pas?

— Oui, mais j'ai quand même pu comprendre l'histoire, c'est toi-même qui m'a dit que cela faisait partie du langage.

— C'est vrai, mais ces mots, pour la plupart, tu ne les rencontreras plus.

— Pourquoi? C'est du vieil anglais? Je pourrais les relire dans de vieux romans.

— Non, ce n'est pas du "vieil anglais", répondit Leho en riant, ce sont des mots inventés, ils n'existent pas ailleurs que dans l'imagination de Carroll!

— Vraiment? Mais comment ai-je pu comprendre l'histoire si aucun mot n'a de sens?

— Tu as pu comprendre l'histoire parce que tous les mots ont un sens, ils n'existent pas, mais ils ont un sens.

— C'est un peu difficile à comprendre, avoua le jeune garçon.

— Ce qu'il faut que tu saches, c'est que les mots n'ont un sens que parce qu'on leur en donne un. Si tu veux que "grilheure" annonce midi, alors, pour toi, "grilheure" sera midi.

— Mais si tout le monde inventait ses propres mots, comment ferait-on pour se comprendre?

— C'est justement là que naît la langue, là où les hommes se mettent d'accord sur les mots et le sens des mots.

— Alors apprendre une langue, c'est apprendre des mots différents pour un sens identique? Si j'apprends toutes les langues du monde, je connaîtrai plein de manières différentes d'exprimer ce que je pense! Je pourrais choisir celle que je préfère à chaque fois!" s'exclama Léo

Le vieux Leho se mit à rire. L'enthousiasme de son petit-fils l'amusait: il avait le même au même âge. Il avait vécu en tentant de s'approcher au plus près de ce rêve d'enfant. Maintenant, il guiderait Léo afin que celui-ci prenne la suite. Avec les années et l'expérience, Leho avait appris qu'une langue n'était pas qu'une manière de s'exprimer. Une langue est un sentiment, une manière de vivre, une vue d'esprit. Même lorsque les mots sont les mêmes d'une langue à une autre, ils n'ont pas le même sens dans l'un et l'autre pays. L'éducation française n'est pas the English education… Le vieil homme ne l'avait vraiment compris qu'après plusieurs années d'apprentissage des langues. Son petit-fils semblait déjà avoir un peu d'avance sur lui.

"C'est une rude ambition! M'autorises-tu une première leçon? Comment dit-on fiddle-de-dee en allemand?

Fiddle-de-dee? Ce n'est pas vraiment un mot anglais, papi? demanda très sérieusement Léo

Who ever said it was? répondit avec un regard malicieux le grand-père. Tu devrais aller continuer ta lecture de Lewis Carroll, tu as encore beaucoup à apprendre avant d'atteindre tes objectifs!"

Léo sourit à son grand-père et repartit en courant vers le salon où il avait abandonné le livre. Le vieux Leho demeura songeur en le regardant se ruer avec enthousiasme au pays du Miroir. Oui, il ferait certainement comme lui, un rêve: apprendre toutes les langues du monde… Life, what is it but a dream?

 


APARTÉ

Apartés — Par eriam59 @ 12:24

Et la lumière fut…

 

Je me présente : M Vanrobays. J’habite avec mes six enfants et ma jeune femme, dans la courée Dekien, dans notre belle ville textile de Roubaix, au XIXèmesiècle.

La vie dans nos petites masures est difficile. De plus, notre courée est très sombre : un grand mur la coupe en son milieu. Personne ne sait ce qui se passe derrière, personne n’oserait aller voir. On raconte des choses étranges sur ce qui se passe là-bas, derrière.

La nuit, parfois, on entend des voix, comme des murmures. Certains racontent que des revenants habitent dans le prolongement de notre courée, d’ailleurs, c’est pour cela que le mur est là, pour empêcher les mauvais esprits de venir hanter nos jours et nos nuits.

Mais tout de même, il faudra bien, un jour, que l’on sache ce qu’il y a vraiment derrière ce mur… De toute façon, il ne résistera plus longtemps au poids des années. Déjà, des fissures apparaissent. Légères, bien sûr, mais les briques du haut du mur commencent à tomber. Nos voisins pensent que les esprits qui résident près de chez nous s’amusent à lancer les pierres dans notre courée. S’ils continuent, nos enfants vont se faire assommer! Nos femmes ne les laissent plus sortir ni aller au fond de la courée… Bien sûr, ces petits drôles profitent toujours d’un moment d’inattention de leur mère pour filer vers le mur regarder à travers les fissures dans l’espoir de voir derrière. Je les comprends ces gamins, à leur âge, ils ne peuvent pas rester enfermés tout le long du jour… Et puis, ils finiront par voir, alors, nous saurons, nous aussi…

Depuis quelques jours, tous les habitants de notre courée deviennent exécrables. Nos conditions de travail ne font qu’empirer, notre cadre de vie aussi.

Alors, le moindre titillement de l’un ou de l’autre risque de finir en bagarre générale. Mais le mur faibli de jour en jour et nous sommes aussi très inquiets de ce qu’il pourrait arriver…

Et voilà que M Desmytter s’amuse à provoquer l’un de nos plus susceptibles voisins. La bagarre va finir par éclater…

Ce qui menaçait d’arriver vient de se déclencher : M Desmytter et M Bullaert sont tous les deux en train de se battre comme chien enragés. L’un tombe, se redresse, saute sur l’autre qui, à son tour, chute mais entraîne à sa suite le premier et la lutte continue, au sol, cette fois, jusqu’à ce que l’un des deux arrive à se relever alors ils se poussent mutuellement. Et voilà que le plus faible cède, il se laisse jeter contre le mur qui ne tient plus. Des briques assez basses tombent de l’autre côté. Une lumière blanche, intense, pure, nous éblouit. Voilà bien des années que la lumière ne nous était pas apparue de cette manière. D’ailleurs, on voit bien que cette lumière n’est pas réelle. Elle ne vient pas de notre monde. C’est sûr, de l’autre côté, c’est le paradis!

Les combattants se regardent hébétés, tandis que les mères couvrent les yeux de leurs enfants. Même les plus vaillants ont un mouvement de recul. Notre peur est mêlée d’une curiosité dévorante : si le paradis se trouvait vraiment derrière ce mur, alors, nos problèmes pourraient disparaître…

Cependant, la peur et la raison nous ont convaincu de rentrer chez nous. Nous nous cloîtrons dans nos masures et nous nous y enfermons.

Quelques minutes plus tard, une voix nous interpelle, on nous appelle de l’extérieur. À travers les murs fins de nos maisons, nous discutons : Faut-il aller voir ? Qui ?

Alors, M Desmytter, M Bullaert et moi-même décidons de sortir.

Quelle surprise avons-nous eue en arrivant devant le mur. D’autres briques étaient tombées, et, le vide laissé par leur chute nous laissait entrevoir ce qu’il se passait réellement derrière.

Etonnés par ce spectacle, nous avions oublié ce pour quoi nous étions venu lorsque l’on nous ramena à la réalité. Un homme se trouve dans notre courée, il s’approche de nous et il se met à nous raconter sa vie, ou plutôt, notre vie. Cet homme, en effet, n’est autre que notre voisin. Certes, il n’habite pas la courée Dekien, mais la courée Dubar. Les voix que nous avions longtemps prises pour des gémissements de fantômes étaient en réalité celles des habitants de cette courée. Derrière le mur, et c’est ce que nous venions de voir à travers le trou qui s’était formé avec la chute des briques, se trouve une seconde courée, plus lumineuse que la nôtre puisque davantage exposée au soleil. Il faut que nous abattions ce mur, réunissons nos deux courées!

Chacun part appeler femme et enfants et après quelques minutes passées à détruire le mur, voilà enfin les courées Dekien et Dubar réunies ! Tout le monde s’embrasse, on fait la fête, on est heureux.

D’une certaine manière, derrière le mur, il y avait vraiment le paradis : un lieu de lumière et de joie…

 


APARTÉ

Apartés — Par eriam59 @ 02:02

À V...

Cela fait longtemps maintenant

J'ai toujours veillé sur maman

Tu sais, ils étaient tous venus

Des larmes, ils en ont tant perdu

Je ne savais plus m'exprimer

Ta vision m'a paralysé

Et il ne faut pas m'en vouloir

Je ne t'ai pas dit "au revoir".

 


APARTÉ

Apartés — Par eriam59 @ 01:44

Juillet 2005 - Souvenir

Si Beaumarchais avait été là...

 

 (Marceline est employée comme femme de ménage dans une entreprise multinationale dont l'intégralité des dirigeants sont des hommes. Lors d'une réunion entre cadres, elle est appelée afin de nettoyer une tache de vin que l'un d'eux venait de faire sur la moquette du bureau. Indifférents à sa présence, les hommes continuent leur discussion.)

 

Un cadre: Savez-vous ce que m'a annoncé ma femme hier soir? Elle veut créer son entreprise!

(Les hommes éclatent de rire)

Le patron: Non, vraiment, c'est de la folie. Et que lui avez-vous répondu?

Le cadre: Que l'espoir la faisait peut-être vivre, mais que seul mon salaire pouvait la nourrir.

(Marceline se redresse, offusquée. Personne ne la remarque.)

Le patron: Vous avez bien fait. Si les femmes deviennent gérantes d'entreprises, où va-t-on?

Marceline: Et pourquoi je vous prie?

(Les hommes se retournent vers elle)

Le patron: Je vous demande pardon?

Marceline: Pourquoi les femmes ne pourraient-elles pas gérer une entreprise aussi bien qu'un homme?

Le patron: Mais c'est pourtant évident! Notre métier est un métier à responsabilités, il demande force de caractère et d'esprit. Une femme ne peut pas supporter de telles charges!

Un cadre: oui, tout à fait, il y a aussi les enfants dont il faut s'occuper. Ne cherchez pas à défendre une cause que vous ne connaissez pas, nettoyez la tache par terre.

Marceline (en colère): Alors là! C'est un peu fort! Premièrement, sachez qu'une femme n'est pas qu'une serpillière. Ensuite, vous me donnez là un merveilleux argument: si une femme est capable de gérer un foyer et de mettre au monde et de s'occuper d'enfants, elle est donc tout à fait apte à gérer une entreprise. S'occuper d'un foyer réclame de la responsabilité, et de nombreux hommes ne sont pas capables de le faire s'ils n'ont pas un revenu leur permettant tous les excès…

Le patron: Allons, allons, soit, une femme est capable de gérer un foyer, mais dans notre métier, il faut savoir faire des concessions, satisfaire la majorité. Les femmes sont arrivistes, elles en veulent trop, ce n'est en rien le profil d'un chef d'entreprise. On ne s'occupe pas d'employés comme d'enfants.

Marceline: Vous avez peur! Vous avez peur des femmes, peur qu'elles prennent votre place!

(Les hommes se regardent mal-à-l'aise)

Un cadre: C'est délirant! Messieurs, entendez cela. Nous? Nous aurions peur des femmes? Mais nous ne pourrions avoir peur d'elles que si elles nous étaient supérieures. On nous appelle "sexe fort", est-ce pour rien?

Marceline: Je le conçois. Les mots vous donnent peut-être raison par leur sens, mais par leur forme, ils sont égaux: "femme" et "homme" comptent le même nombre de lettres, mais on vous a ajouté un "h" pour cela… De plus, si vous ne considériez pas les femmes comme des jouets dérisoires, elles n'auraient aucune raison de se battre et de lutter au détriment de leur vie pour réussir. Vous nous faites devenir arrivistes, nous ne le sommes pas à la naissance…

Le patron: Cette discussion tourne à la comédie. Reprenons chacun notre rôle: les hommes à la gestion de l'entreprise, la femme au ménage. Madame, apprenez que si les femmes ne dirigent pas les entreprises, c'est parce qu'elles sont souvent trop sûres d'avoir raison et que leur confiance démesurée en elles ne leur laisse pas le temps de chercher des arguments à leur propos.

(Les cadres regardent leur patron, certains amusés, d'autres gênés)

Marceline: Alors d'après vous, les femmes ne savent pas argumenter? Mais je vois parmi vous (elle se tourne vers l'assemblée) des gens changer d'avis et se rallier à ma cause. Serait-ce à cause de mes maigres arguments ou du ridicule des vôtres? Vous venez de conclure notre discussion par un argument —si on peut appeler cela ainsi— que j'ai réfuté par le simple fait de m'adresser à vous tout à l'heure: il y a longtemps que la tâche de vin sur cette moquette serait partie si je n'avais pas eu d'arguments…

(Les hommes semblent changer d'opinion)

Un cadre: Elle n'a pas tort. (Il s'adresse au patron) Avec tout le respect que je vous dois, Monsieur, je partage l'avis de cette femme. Elle vient de faire preuve d'une rhétorique sans faille.

Le patron: suggériez-vous qu'une femme serait donc tout à fait capable d'être à ma place?

Un cadre: Nous n'en sommes pas encore là, mais pourquoi un femme, ou deux, ne feraient pas partie de notre équipe?

Un autre: Oui, mais pour quel rôle?

Le patron: Jusqu'à preuve du contraire, je dirige encore cette entreprise… (Les cadres semblent déçus) Mais il est vrai qu'un peu de féminité ne ferait peut-être pas de mal à notre assemblée…

Marceline: À propos, votre secrétaire m'a chargée de vous transmettre les résultats des élections pour la présidence du MEDEF qui se déroulaient ce matin

Le patron: Ah?

Marceline: Il semblerait que votre patron soit désormais… une femme.


APARTÉ

Apartés — Par eriam59 @ 12:04

De Brontë...

  Bradford,le 2 juin 1997,

Voilà bien longtemps que je n'avais plus eu envie de m'asseoir au bureau, d'ouvrir la couverture de cuir usé de mon journal, de tremper d'encre la bille du stylo et d'écrire les quelques souvenirs quotidiens… Mais peut-être sont-ce les événements de ces derniers jours qui m'y poussent irrésistiblement…

Cela va faire quelques mois maintenant que je suis ici, à Bradford, à quelques kilomètres du berceau de trois jeunes sœurs dont l'une m'a révélé, il y a quelques années, ma vocation. Charlotte Brontë, The Professor. Une belle histoire.

Cependant, la mienne n'a pas grand-chose à voir avec celle du héros romanesque dont je partage le nom. Pourtant, aussi étrange que cela puisse paraître, l'Angleterre a placé dans mon entourage des caractères aux noms dignes de l'imagination de la Brontë… En effet, voilà maintenant quelques semaines que j'ai repris contact avec Zoraïde, singulière rencontre de mon Londres-Bradford ferroviaire hebdomadaire. Repris contact… Évidemment… Les débuts de notre amitié furent quelques peu chaotiques: avoir été coiffée sur le poteau par un homme dans la course à la séduction n'a pas dû être chose facile à admettre pour elle… Mais les choses, depuis, se sont remises et Zoraïde et moi entretenons une correspondance plus ou moins régulière selon le temps que je prends ou dont je dispose pour lui répondre…Oui, encore et toujours, William fait des siennes et tarde à la plume…

Mais est-il vraiment nécessaire de parler de soi dans un journal puisque le seul lecteur qu'il est censé avoir nous connaît déjà par cœur, partageant notre vie et notre lit depuis nos premières heures? Aussi, ce n'est pas de cet idiot de William Faussel dont je vais parler mais plutôt de ses deux merveilleuses rencontres britanniques.

Tout d'abord, parlons de Zoraïde. Dans ses dernières lettres, elle semble beaucoup plus moraliste qu'auparavant. Sans cesse, elle me reproche mon attitude envers la vie, envers Edward... Pour elle, je suis démesurément fataliste. Bats-toi, Fight! écrit-elle, mêlant, comme toujours, sa langue maternelle, qu'elle refuse d'abandonner (afin que j'apprenne à me repérer dans les dédales de la langue anglaise comme me l'a-t-elle à maintes reprises répété) au français, dont ruelles comme grands boulevards lui sont parfaitement inconnus à l'exception de quelques bribes puisées au hasard de magazines ou séries télé à la mode. Mais Zoraïde c'est aussi une amie bien que de plusieurs années mon aînée. Elle agit avec moi comme une grande sœur un peu tyrannique, mais qui vise surtout à ma réussite et mon bien-être. Elle est impitoyable et si juste, au fond…

Cependant, la figure pour laquelle j'ai une affection nettement plus marquée est, sans conteste, Edward. Quel garçon formidable! Je ne pensais pas, arrivant à Bradford, rencontrer l'amour et encore moins le rencontrer sous cette "forme"… En effet, je suis loin des seins rebondis et des cheveux longs relevés en chignon ou lâchés en vrac sur le dos et les épaules… Non, Edward est un homme, un vrai, les cheveux courts, la voix profonde, le torse et le poil durs! Et c'est ce profil qui, contre toute attente et surtout la mienne, m'a séduit. Tout est allé si vite que je n'ai pu me poser de question, et après tout, ce n'est peut-être pas plus mal… Le train, Edward, Zoraïde, le salon de thé, Edward: tout s'est enchaîné sans que je ne puisse y mettre le moindre frein. Mais peu importe, désormais je partage ma vie d'amoureux transi avec lui, me nourrissant de ses paroles autant que de ses lèvres, le laissant me protéger, être la cloison qui délimite ce merveilleux jardin où nous vivons notre idylle et où les arbres donnent des fruits délicats qu'il est seul à savoir accommoder avant de les porter à ma bouche. Il est à la fois sûr de lui et tellement fragile. J'ai le sentiment de n'être qu'un jeune débutant à côté de lui mais au fond, si peu d'années nous séparent. Edward m'abreuve pourtant de connaissances bien qu'il puise aussi parmi les miennes: il fait des progrès extraordinaires en français depuis que nous sommes ensemble! Nous ne parlons presque plus dans sa langue maternelle ou seulement pour le plaisir! Il m'a déjà promis de venir en France le plus souvent possible lorsque sonnera l'heure du retour. Il m'encourage dans mon ambition et fait ce qu'il peut pour que j'y parvienne, même si Zoraïde prétend le contraire. Je sais, moi, que je peux lui donner ma vie entière!

Ainsi, voilà ce que sont mes jours à Bradford. Je travaille, certes, mais mes temps libres sont consacrés à Edward et je ne vois pas le bonheur ailleurs que dans ses bras. Il est maintenant l'heure où le journal doit se fermer et la vie reprendre son cours en marche normale et non plus à reculons. Peut-être se rouvrira-t-il d'ici peu!


APARTÉ

Apartés — Par eriam59 @ 20:17

 X-Y

 Dans la pénombre de la pièce, on ne devine plus que ces deux corps blottis l'un contre l'autre. Leurs mains voyagent déjà le long de leurs formes angulaires et leur chair commence à s'animer. Elle sent les doigts de l'amant qui l'étreignent avec détermination et s'en gonfle de bonheur.

Tu te joues de ma personne et me fais sentir à quel point tu t'enorgueillis de l'avantage que je te laisse prendre sur moi. L'ensemble de mes muscles est aux aguets. Tout en toi me fait frissonner et ta puissante virilité me prend la mienne dans un élan de fureur passionnelle qui ne me laisse plus d'autre choix que celui de me plier à ta volonté. Alors que mes yeux essayent d'attraper les tiens si loin derrière moi, tes mains rudes sont agrippées à mes hanches et bientôt je ressens la douleur aiguë de notre rencontre qui m'emplit pourtant d'une joie profonde. Cet instant éphémère où ta fermeté agite mes sens est aussi doux que l'ensemble des caresses que tu me procures, qui enflamme ma chair et avec elle la force de notre passion. Les quelques éclats rougeoyants qui se perdent dans les plis de nos draps te rappellent ces joailleries dont tu fais aussi ta richesse. Enfin, tu m'abandonnes et l'impatience de nos baisers te ramène bientôt sous mon corps exsangue. Alors, retrouvant mon ardeur, je m'apprête à te remercier de ce que tu m'as offert et te laisser jouir des mêmes saveurs. Tes murmures et tes soupirs s'envolent dès lors mêlés aux miens dans les hauteurs de cette alcôve divine: Je t'aime… Mon ange…

Les mots tendres se cognent aux murs de la pièce. Le lit frémit. Les draps se cajolent. Les oreillers soupirent. Les deux hommes, perdus au milieu de cette passion, s'effleurent d'une violente douceur. Un par un, leurs muscles se détendent pour mieux se contracter la seconde suivante. L'air est empli de la sincérité de leur amour. Cette atmosphère jalousement nauséabonde me repousse et passionne mes sens. Je jette un dernier regard à leur Eden avant d'en refermer la porte doucement. J'abandonne ainsi cet improbable fantasme. Éternelle spectatrice, jamais je ne serai l'un d'eux, et pour toujours suis condamnée à la jouissive perfidie dissolue de mon rang.


APARTÉ

Apartés — Par eriam59 @ 02:20

LETTRES DOUAISIENNES

À Madame, C. de la F. 

I

Voilà quelques jours que je n'ai plus pris la peine de vous écrire, ingrate qui préfère l'ignorance à la confrontation. Chaque révolution du fameux Astre a été pour moi teintée d'une inexorable et vaine attente depuis les derniers mots que je vous ai envoyés. Vous connaissez pourtant mon impatience, et je ne peux m'expliquer le temps que vous offrez à vos réponses. Ce délai, et vous le savez, m'est insupportable, et j'ose espérer qu'après lecture de cette missive, vous ferez preuve d'une plus grande considération à mon égard.

Pourtant, ce matin encore, j'ai cru lire dans vos yeux, chère amie, la complicité qui doit nous unir vous et moi. Ce n'était qu'une petite lueur au creux de votre paupière que je n'ai aperçue qu'un bref instant, tant fut prompte, également, notre rencontre. D'ailleurs, pouvons-nous vraiment parler de rencontre? Ce petit clin d'œil, votre présence derrière moi et tous ces étrangers autour de nous: je suis, certes, exigeante, mais ne reconnaissez-vous pas vous-même que cela n'a guère de quoi contenter une amante…

Cependant, tout dans votre attitude ne peut que me laisser croire, avec cette foi que vous me savez, à la symétrie de mon sentiment, même si cette émotion, je le conçois, est bien atypique. Vous est-il à ce point impossible de vous dévoiler avec plus d'ardeur? J'attendais de vous quelque preuve probante de l'attachement que vous avez pour ma personne, et que vous m'avez laissé entendre si fort.

Je tremble chaque jour à l'idée de pouvoir à nouveau obtenir ce petit regard, et vous me l'avez toujours offert comme gage de notre tendre union, mais laissez-moi, dorénavant, obtenir ce que tous réclament à leurs bien-aimés. Ma chère, maintenant, j'aimerais, je veux, vous avoir bien à moi, vous savoir tout entière le cœur tourné vers le mien et le feu de la passion vous dévorant comme il me dévore. Permettez-moi de partager avec vous la tendre douleur qui m'assaille depuis que vos yeux, pleins de promesses, se sont posés sur moi.

Mais, Ingrate, n'effacez pas pleinement, je vous en conjure, cette distance entre vous et moi qui enflamme mon imaginaire et qui vous rend si désirable aux yeux de votre amante. Vous apprendrez bien, lorsque vous donnerez toute leur réalité aux scènes que mon esprit pour nous compose, le pouvoir que peut avoir l'imagination sur les désirs flamboyants d'une pauvre créature telle que je suis. Divine maîtresse, je serai votre chevalier galant, fin de votre univers fabuleux: votre réalité homosexuelle.

Ne fuyez donc pas incessamment les attentions d'un être généreux, incontinent mais capricieux et jaloux. Je vous demande peu pour vous promettre beaucoup. Pour vous rassurer, sachez que la perfidie et la traîtrise sont peut-être les mœurs de notre époque, mais tant que j'aurais en mon cœur la volonté de vous servir, jamais ces lâchetés n'auront mainmise sur mes actions.

N'oubliez plus à présent celle qui toujours sera vôtre. Adieu tendre amie, amante cruelle.

 

II

Oh! Quel bonheur d'avoir pu vous lire! Le moindre de vos mots me fait frissonner de plaisir malgré la fermeté des paroles que vous m'avez dites. Vous blâmez mon empressement à vouloir recevoir une réponse de votre part, vous vous plaignez de l'expression trop voluptueuse de mes sentiments, vous exigez de moi une ardeur davantage maîtrisée. Et moi, misérable galante à vos pieds, je ne peux que vous promettre un effort pour vous contenter.

Voyez, j'étais prête à tout pour plaire à ma maîtresse, mais voici que vous réclamez de moi ce qui est le plus au-dessus de mes forces. Vous avez décidé de me faire souffrir. Cette souffrance, puisqu'il en est ainsi, je la subirai. Je la prendrai à bras-le-corps et mènerai avec elle de violents corps à corps. Les ébats passionnés que je vous promettais et qui devaient être votre unique propriété seront donc partagés avec cette autre amante que vous m'imposez.

Pourtant, ma tendre, je croyais, écrivant ainsi, vous éblouir et vous séduire, raviver votre flamme, cajoler vos sens et atteindre ce cœur si pur que vous renfermez derrière cette armure chevaleresque. Rangez, je l'implore, l'épée au fourreau. Conservez-en la lame tranchante pour défendre votre amante si fragile lorsqu'elle aura à souffrir les brutalités du monde. Oh! Surtout, gardez donc cet apparat qui fait de vous le courtois et de moi la courtisée. Perdons-nous, après tout, dans ce jeu infantile où nous serons toutes deux ce que nous ne sommes pas!

Cependant, mon cœur frémit et craint d'être le seul à s'agiter de la sorte. Vous ne m'aimez pas. Je le sais à présent et m'enquiers de la raison de vos encouragements. Ne voulez-vous que blessures et hontes pour cette petite chose qui babille à vos genoux, essayant d'avoir vos soins et votre affection? Ne voyez-vous pas mes gestes désespérés pour vous attirer à moi? Vous ne repoussez pas mes attentions, pourtant aucune autre n'émane de vous et ne vient vers moi.

Laissez-moi donc à mon désespoir, retournez à vos hommes qui semblent tant vous amuser. Je ne cesse de vous croiser à leur bras ou leur faisant moult minauderies, et je vois bien que je ne peux, moi, vous enlever à leur emprise enjôleuse. Vous m'abandonnez. Que puis-je y faire? Ma vie, florissante depuis que je vous connais, retrouvera le morne des années passées. Vous aviez teinté mes jours de couleurs vives, vous partirez en emportant les pigments.

Mais, vous me le reprocherez, je me perds à nouveau dans ces considérations ardentes que vous condamnez. Ne m'en veuillez pas. Pardonnez à votre vulnérable maîtresse son trouble. Prouvez-lui votre sentiment, encore. Donnez une marque certaine de la beauté de votre âme. Un sourire. Rien qu'une fois. Souriez-moi. Qu'importe ce que penseront ces gens qui nous accompagnent, montrez-leur mon existence! Vous ferez mon malheur, mais je serai heureuse.

Adieu Madame. À jamais je vous serai dévouée, abusez de moi si cela vous rend joyeuse, c'est là tout ce que je souhaite.

 

III

Votre panache, Madame, m'éblouit. Vous semblez comprendre si bien la détresse de mon cœur. Quel ravissement pour moi de trouver enfin une âme capable de m'être désirable par sa fermeté et de me chérir avec sa tendresse! Vous jouez avec moi, cela me ravit désormais. Laissez-moi alors vous confier avec quelle hâte j'attends notre prochaine entrevue. L'intelligence des regards discrets que vous me lanciez depuis des mois me permet, enfin, de participer à vos jeux et de vous en désirer encore davantage.

Vous n'étiez pas loin de moi, ce soir, et j'ai perçu l'éclair pénétrant de vos yeux sur ma nuque. Je ne pus alors m'empêcher de penser à ce que vous m'aviez écrit le matin même. Imaginer vos prunelles me dénudant et me caressant, avec cette sensualité qui est vôtre, a enchanté mes sens et fait remonter le long de mon échine un frisson de plaisir. Je me suis remémoré les effleurements que vous me procuriez durant nos nuits d'amitié. Ces souvenirs ont eu sur moi, je dois l'avouer, un pouvoir considérable mais plaisant.

Pourtant, non contente de cette allégresse, je me suis laissée emporter dans de ferventes pensées et me suis offerte à vos loisirs. Nous allions nous retrouver, rire et batifoler au creux de la nuit. Vos mains, oh! Vos mains, fines et pourtant si adroites, m'assureraient une volupté irrésistible. Vous seriez miroir face à mon désir, me renvoyant sans cesse l'image de ma voracité: brutale, animale, amoureuse. Ce serait vous, ce serait moi, ce serait Nous. Je sentirais vos courbes épousant les miennes. Je vous laisserais croquer les fruits dont vous êtes si friande, boire le nectar et savourer l'Ambroisie. Vous seriez le maître, vous affranchiriez l'esclave et je vous asservirais. Quelle folie de croire à tout cela! Quelle jouissance de l'imaginer! Ma Belle, rejoignez-moi! Cédez à mes prières et venez à moi de nouveau. Cela fait bien trop de temps que nous n'avons plus oublié l'austérité de nos rangs.

Cependant, je sais bien que votre cuisse entre les miennes ne s'y plait pas autant que la mienne entre les vôtres. Quelle bêtise de ma part d'avoir cru à vos soupirs! Vous n'êtes plus venu en mon lit depuis si longtemps. Comment auriez-vous pu refuser cet accueil si vous n'y étiez pas indifférente? Oui, à nouveau, je doute. Vous imaginez, me dites-vous, mais qui pourrait se contenter d'une image quand l'objet de l'attrait attend sur la couche? Votre plume vit pour nous deux. Quelle chanceuse! Amenez-la moi. Mon ventre, mon dos, caressez-m'en. Vous l'aimez, elle. Aimez-moi avec elle!

Voyez, votre rien divague. Son esprit erre dans les méandres de sa passion. La folie la guette. Venez à son secours. Ma chère, je tremble pour vous. Mon corps entier attend le vôtre. Pourquoi me fuyez-vous? Pourquoi refusez-vous de plus fréquentes entrevues? Auriez-vous peur que l'on nous voie ensemble? Chevalier, où est donc votre bravoure? Votre dame vous attend. Venez donc la prendre, l'amener là où elle se plaît et faire de son cœur l'éternelle récompense de votre dure conquête.

Adieu galante, j'attendrai avec empressement votre retour en mon sein.

 

IV

Oh! Chère aimée! Finalement, vous avez donc entendu mes prières! Cette nuit, enfin, vous m'avez rejointe! Vous avez ravivé le feu qui me dévore, me fait souffrir, m'enchante, m'enthousiasme. Je vous ai aimée toute la nuit. Vous étiez telle que je vous avais rêvée: douce et cruelle, sauvage et délicate. Vous m'avez donné ce que j'attendais. Vous avez conquis le cœur de votre belle. Il vous appartient désormais pour toujours. Transpercez-le de votre rapière. Cajolez-le à deux mains. Tordez-le, brisez-le. Il est vôtre, faites-en ce que vous désirez. Je vous ai tant attendue!

Ma plume frétille sous ma main, impatiente de vous écrire tout ce que je veux vous dire. Mais elle devra se résigner, tout comme moi, car vous ne voulez pas. Vous refusez de lire tout ce qui fait palpiter mon cœur. Seule la nuit a le charme d'entendre mes soupirs amoureux. Il faut que je m'y plie, ou vous partirez. J'ai compris tout cela. Mais Cruelle, il est si difficile de vous obéir. Vous m'avez quittée au matin me donnant pour seule compagne cette lettre que vous avez écrite dans mon sommeil. Je l'ai lu encore brûlante de désir. Ingrate, je vous aime et vous me laissez avec vos consignes sur l'oreiller. Vous n'ignorez pas, j'en suis sûre, qu'elles m'ont prise à la gorge, enserrée, torturée, presque tuée. Pourquoi m'avoir abandonnée aux mains de si dangereuses tortionnaires?

Cependant, je vous sais à ce point timide que vous préférez cacher votre amour plutôt que de le voir mépriser par un monde encore si austère. N'ayez crainte, je serai là pour vous défendre des cruautés étrangères. Vous avez le chapeau à plume, je porte l'épée. Aimons-nous! Ouvrons les volets de nos petites maisons et cessons nos jeux obscurs et nos parties de cache-cache. Je vous aime. Laissez-moi le crier comme je crie ma jouissance dans vos bras. Laissez-moi gémir au monde le plaisir que j'ai d'être votre amante.

Je m'emporte, pourtant je sais que je ne le dois plus. Je sais que nous ne pouvons vivre en lumière notre fièvre. Pardonnez les transports de votre maîtresse, une dernière fois. Je ne vous écrirai plus. Il vaut mieux. Vous finirez par vous lasser de mes emportements répétés, vous me quitterez. Je ne vous écrirai plus. Le ferez-vous, vous? Viendrez-vous à moi sans que je vous en prie? N'oublierez-vous pas votre bien-aimée? Je ne vous écrirai plus. Vous manquerai-je? Voyez, je m'inquiète. Je vous aime.

Je me contenterai de ces derniers mots. Je sens que mon cœur réclame encore quelques lignes pour vous avouer sa passion, mais je le briderai.

Adieu mon aimée. Pensez toujours à votre amante qui vous abandonne son cœur et sa vie, espérant que vous les lui conserverez avec obligeance.


APARTÉ

Apartés — Par eriam59 @ 21:13

 Les années perdues

Je marchais à grandes enjambées dans la rue. J'ignorais où se trouvait exactement le lieu de mon rendez-vous. "Vous ne pourrez pas le rater" Voilà les seules indications dont je disposais. Ça ne devait pas être trop difficile à trouver… Une enseigne qui balançait avec le vent attira mon attention. C'était une ardoise gris clair accrochée à la façade par une flèche en fer forgé sur laquelle elle se balançait. Les années perdues. Sans aucun doute, c'était là. J'entrais au son du carillon de la porte. Une serveuse se tourna vers moi. Avec un merveilleux sourire, elle me dit: "Vous? Ici? On ne vous attendait pas si tôt! Quelle route avez-vous empruntée pour arriver si vite?" D'un léger mouvement des bras, je laissais apparaître les bandages de mes poignets. Elle me sourit à nouveau, mais cette fois, son sourire semblait presque compatissant. Elle me dirigea vers une petite table carrée recouverte d'une nappe en vichy rouge sang et blanc.

"- Installez-vous là. Je vous sers quelque chose en attendant?"

Je commandai un café et rendis à cette adorable hôtesse son énième sourire. Elle m'avait installée dans une salle assez sombre. Le mur à côté de moi était recouvert d'un miroir, histoire que je me retrouvasse face à moi-même à chaque fois que je tournais la tête. Les autres murs étaient décorés par les talents de Mucha. Mon peintre préféré, quel bon choix. En face de moi, j'avais vue sur la porte d'entrée et la vitrine. Ainsi, je pouvais voir les gens passer à l'extérieur: une foule morne, des âmes grises, joyeuses, soulagées, valides, invalides, tous empruntaient cette rue, le pas plus ou moins assuré, semblant chercher, eux aussi, le lieu de leur rendez-vous. J'espérais voir arriver mes compagnons. J'étais en avance, certes, mais peut-être n'allaient-ils pas tarder, eux non plus?

La serveuse m'apporta mon café, je le bus tout en rêvassant et en triant mes vieux souvenirs. Le café était un peu trop chaud, mais il avait bon goût. Il me rappelait l'arôme de celui que j'avais savouré en terrasse par une fraîche journée de printemps, en bonne compagnie. Le souvenir était un peu trouble, mais peu importe, c'était un bon souvenir.

Le temps semblait s'être arrêté. Lorsque j'eus fini ma tasse, la serveuse s'approcha de nouveau. Je lui redemandai un café, qu'elle m'apporta aussi vite avec une part de gâteau, qu'elle prit sur elle de m'offrir.

"- Ce n'est pas trop long d'attendre ainsi?" me demanda-t-elle.

Bien sûr que c'était long, mais j'avais choisi d'arriver si vite. Lorsque que je lui demandai si elle savait quand mes amis arriveraient, elle me sourit de nouveau avant de me répondre:

"- Je ne peux rien vous dire. Mais rassurez-vous, je suis sûre que vous trouverez de l'occupation en attendant."

Elle se renfrogna et repartit derrière son comptoir. Le carillon tinta. Peut-être était-ce pour moi. Je levai les yeux, mais le visage ne m'était pas familier et bien vite il disparut dans le sillon de la serveuse qui l'emmenait dans une autre pièce. J'essayais de prendre mon temps pour boire et manger. De même, j'évitais de trop tourner la tête vers cet insupportable reflet qui semblait se moquer de moi. Enfin, la porte s'ouvrit de nouveau, sans faire sonner, cette fois, ces satanés petits tubes de métal. Ce visage-là m'était familier, mais la serveuse ne bougea pas alors que je me demandais ce qu'il pouvait bien faire là. À ma vue, il esquissa un petit sourire mélancolique, tout en s'approchant de ma table. Il avait une démarche fluide, aérienne, presque spectrale. Arrivé devant ma table, il soupira et avant que je ne pusse me lever pour l'accueillir, il se laissa tomber sur la chaise en face de moi.

"- Que faites-vous là de si bonne heure?" me donna-t-il pour toute salutation. Je lui lançais un sourire gêné. Oui, ça avait été stupide de prendre autant d'avance. Mais je m'ennuyais. Je n'avais rien d'autre à faire que de me mettre en route. Que faisait-il là, lui?

"- Je vous ai apporté un jeu de cartes, pour vous distraire un peu. Ça vous dit une petite partie?"

Je n'avais pas joué depuis très longtemps et mes dernières parties, je les avais perdues. Mais je n'avais pas grand-chose d'autre à faire, et puis je savais que nous passerions un agréable moment. J'acceptai donc et il se mit à battre le jeu. Tout en le distribuant, il m'expliquait qu'il ne resterait pas longtemps. C'était une simple visite de courtoisie. Il passait par là par hasard, il voulait s'acheter le journal, et il m'avait vu à travers la vitrine du café. Après, il rentrerait chez lui. C'est ce qu'il fit, en effet: bientôt, il posait ses mains sur les miennes, abaissant mon jeu et me disant:

"- J'ai été ravi de vous revoir. Passez un bon moment maintenant. L'attente est longue et difficile, mais si vous restez, vous serez aux anges."

Il se leva ensuite et quitta mon petit café, sans un bruit. À nouveau, je me retrouvais à attendre seule.

Ma charmante serveuse accourut bien vite me proposer un nouveau passe-temps que j'acceptai, bien entendu.

"-Il n'y a pas beaucoup de clients en ce moment, lui dis-je, souhaitant plus que jamais entamer la discussion,

- La salle vous est réservée, les autres vont ailleurs.

- Oh! Mais en attendant, pourquoi ne pas laisser venir vos clients ici? ça me ferait de la compagnie.

- Le client est roi. Mais je tiens à mon poste, dit-elle, avant de s'en aller, un peu moins aimablement que les fois précédentes.

Tout le monde allait donc me reprocher cette arrivée un peu prompte? Les minutes me semblaient interminables. Le temps passait pourtant, mais je commençais à délirer dans cet enfer de l'attente. Le reflet diabolique qui me servait de voisin envoyait son rire démoniaque dans mes oreilles et j'avais de plus en plus envie de quitter cet endroit, aller faire un tour, prendre l'air. Mais j'étais à peu près certaine de perdre mon chemin et de ne pas retrouver le café à temps. De plus, la foule à l'extérieur se densifiait et le brouillard se levait. J'espérais avoir à nouveau la visite d'une de mes connaissances, à défaut de l'arrivée de mes amis, ou même un inconnu venant boire un café, comme moi, mais avec qui j'aurais pu discuter. Mais le temps passait et toujours personne ne venait, à l'exception de quelques autres clients que la serveuse s'empressait d'envoyer dans la pièce voisine, malgré ma requête. Elle-même se déplaçait moins souvent. Elle m'avait déjà servi une bonne dizaine de fois. Tout y était passé: café, gâteau, chocolat, vin, on mange et boit des quantités incroyables quand on s'ennuie. Mais pourquoi personne ne venait?

Je dus attendre encore un bon moment avant de voir arriver enfin une nouvelle visite. Lorsque je la vis entrer, sous son long manteau de cuir noir et les cheveux encadrant son visage émacié, je ne pus m'empêcher de tressaillir avant de me rendre compte que je connaissais cette silhouette.

"- Hé! Bonjour, cousine! s'exclama-t-elle en me voyant.

Enfin, j'allais avoir un peu d'occupation.

- Je ne pose pas, il faut que je file chez moi, j'ai pas mal d'affaire à régler encore. Mais puisque je passe par ici, comment vas-tu?"

Elle n'allait donc pas rester, elle non plus… Etais-je maudite?

Ma cousine était certes pressée, mais elle resta avec moi quelques temps à discuter. Finalement, comme elle me l'avait annoncé, elle partit, après m'avoir fait quelque proposition d'usage:

"- Ce serait sympa que l'on se voit à l'occasion autour d'un verre et d'une table ronde.

- Oui, mais surtout, n'hésite pas à passer me voir la prochaine fois que tu viens par ici, implorai-je presque.

- Je vais certainement revenir bientôt, mais je ne sais pas si je pourrai venir te voir, j'ai déjà du monde à retrouver. Il faut vraiment que je te laisse, après il va être trop tard."

J'aurais voulu qu'elle reste encore un peu. J'en avais vraiment assez d'être seule, là, à attendre, à ne rien faire.

Mais bientôt, la serveuse me fit le plaisir d'amener un client à la table voisine. C'était un homme d'un certain âge, filiforme et qui semblait assez mystérieux. Cependant, j'étais trop heureuse d'avoir de la compagnie pour me soucier des apparences de ce compagnon de café. J'attendis que la serveuse lui amena sa commande pour engager la conversation.

"- Vous attendez quelqu'un?

- J'ai rendez-vous avec une amie, je pensais qu'elle serait déjà là, mais elle a dû se perdre en route, je ne la vois pas à ma table.

- En effet, il n'y a que moi dans cette salle…

- Vous êtes là depuis longtemps?

- Oh oui! Je ne sais pas exactement depuis combien de temps, ma montre s'est arrêtée juste avant que je n'arrive, mais j'ai l'impression d'avoir été ici le temps d'une vie déjà!

- Peut-être êtes-vous arrivée trop tôt?

- On me l'a déjà reproché. Vous faites quoi dans la vie?

- Tu as quitté la route trop vite. Je travaillais avec des gens exécrables et capricieux, mais j'aimais mon métier. Et toi? Qu'est-ce que tu as fait durant tout ce temps ici?

- J'ai attendu; J'attends encore – mes amis. Ils ne devraient plus tarder maintenant. On se tutoie?

- Comme toujours.

- Viens à ma table, ce sera plus facile pour discuter."

Je l'invitais à se joindre à ma solitude. Il était étrange, mais il m'était familier. Il s'installait en face de moi. Le voyant de plus près, je me rendis compte que son allure et quelques traits de son visage me rappelaient un bon ami.

"- Tu ressembles à l'un de mes amis que je n'ai pas vu depuis longtemps, lui dis-je

- Il est peut-être temps.

- De quoi?

- De le revoir, me répondit-il, un sourire complice aux lèvres,

- Justement, il doit me rejoindre ici.

- Il est en retard?

- Non, c'est moi qui suis à l'avance.

- Ah! Tu vas le reconnaître?

- Il aura certainement changé, mais oui.

- Toi tu n'as pas changé, depuis le temps!

Je ne pus m'empêcher de rire de ses bêtises, alors que je poussais un petit cri de joie en le prenant dans mes bras.

- Tu comptais me laisser mariner encore longtemps? lui reprochais-je affectueusement, En tout cas, je ne suis pas la seule en avance. On ne pourra plus me condamner.

- Sauf que je ne le suis pas autant que toi. Et je ne le suis pas délibérément. C'est juste que j'ai mis moins de temps que prévu sur la route… Mais c'est derrière nous tout ça. Comment ça se passe pour toi?"

Mon premier compagnon était enfin arrivé. Nous pouvions désormais discuter ensemble, nous raconter nos vies et rattraper les années perdues. Le temps passerait plus vite désormais. Nous avions tant de choses à nous dire! Comme auparavant, nous avions une discussion animée, passant du rire aux larmes et ressortant nos vieux souvenirs communs comme on ressort de vieilles photographies: certaines nous font rire, d'autres nous font rougir ou amènent quelques perles luisantes au coin de nos yeux. C'est ainsi que se déroulait notre rendez-vous. Nous attendions que nous rejoignissent mes autres amis tout en discutant, grignotant, buvant. Ainsi, le temps me semblait moins long. Durant les premières heures de nos retrouvailles, les sujets de conversations s'enchaînaient à une vitesse folle. Nos lèvres laissaient s'échapper un flot inépuisable de paroles et nous passions d'un thème à l'autre sans arrêt et sans pouvoir contrôler les tournants et revirements de notre conversation. Cependant, comme le temps passait, les pauses se faisaient plus nombreuses et l'impatience de voir arriver de nouvelles têtes commençait à se faire sentir. Les minutes se firent plus longues, nos gorgées de café aussi: seul moment où nous pouvions nous taire sans devoir nous regarder en nous adressant un sourire confus. Les pensées de mon moment de solitude revinrent et je commençais à me demander ce que faisaient les autres et quand allaient-ils nous rejoindre. J'osais à peine tourner les yeux vers le miroir qui me renvoyait désormais le reflet de deux amis face à face qui pourtant se tournaient le dos, espérant un moment propice pour s'évader.

Le temps passait, minutes après minutes, entrecoupées de "et toi, sinon, qu'as-tu à raconter?" où la réponse venait immanquablement les yeux rivés sur la goutte de café qui était restée accrochée sur le bord de la tasse et une espèce de sourire grimaçant collé aux lèvres: "rien, et toi?". Nous avions tellement attendu cette entrevue, mais c'était sans compter sur le fait que nos deux vies fussent aussi courtes à raconter.

Après un très long moment de silence, le carillon de l'entrée s'agita de nouveau. Nous vîmes entrer trois vieilles femmes, souriantes et joyeuses. Oh! Quel soulagement! Quel plaisir! J'avais le sentiment de ne pas avoir vu mes amies depuis une éternité. Lorsqu'elles me virent, elles me sautèrent au cou.

"- C'est incroyable, tu n'as pas changé!"

Elles non plus n'avaient pas vraiment changé. Je retrouvais mes amies telles que je les avais quittées la dernière fois: en train de rire, de plaisanter et ce malgré tous les changements extérieurs que le temps avait engendrés. Pendant que la serveuse leur demandait ce qu'elles désiraient, je les observais. Je n'arrivais pas à comprendre comment elles avaient pu faire une aussi longue route et arriver avec une telle énergie. Elles s'installèrent à ma table, aux côtés de mon premier compagnon. Elles avaient l'air rayonnantes. Une fois assises et servies, elles me regardèrent avec complicité, avant de pouffer de rire, comme trois adolescentes. S'en suivit une vive conversation où chacun d'entre nous racontait aux quatre autres les épisodes que nous connaissions déjà ou pas mais que nous avions toujours plaisir à entendre.

Le temps se mit à courir devant nous. D'autres amis arrivèrent, les uns après les autres ou parfois à plusieurs, faisant sonner à chaque fois le petit carillon de la porte. Rapidement, nous dûmes ajouter des tables à côté de la nôtre. Les voix commencèrent à s'entremêler. Chacun discutait avec ses voisins de table, refaisait le monde, revivait sa vie.

La petite salle, sans que je ne m'en aperçusse, s'était remplie de nombreux amis. J'entendais à présent les rires et le bourdonnement constant des conversations. Le groupe d'amis que nous formions animait l'atmosphère des années perdues. Les petites cuillères cliquetaient contre les tasses de thé et de café que s'empressait d'apporter à chaque fois la jeune serveuse, composant une mélodie légère et vibrante qui semblait faire danser les femmes de Mucha au milieu des volutes végétales que leur avait attribuées l'artiste comme éternel décor. De temps en temps, je m'arrêtais de parler ou de rire pour observer leur paisible beauté.

Je pris le temps de discuter avec tout le monde. Je redécouvrais ce qu'étaient les plaisirs de l'existence: retrouver un ami que l'on n'avait pas vu depuis longtemps, se rendre compte à quel point il a évolué, changé, alors que nous sommes resté le même idiot, capable d'arriver à ses rendez-vous avec des années d'avance.

Ainsi, naviguant d'ami en ami, je retrouvai mon premier visiteur venu pour rester jusqu'au bout cette fois. Je n'avais plus le temps de m'ennuyer entre deux arrivées et lorsqu'il me dit: "l'attente en valait la peine, non?" Je ne pus m'empêcher de lui lancer un vif sourire de joie comme de gratitude. J'étais ravie qu'il fût là. Ce rendez-vous entre amis se déroulait tel que je n'avais osé l'espérer.

Tous semblaient s'amuser comme s'ils avaient encore ma vingtaine d'années. C'était presque incroyable de voir que malgré le temps depuis lequel nous ne nous étions pas vus, mes compagnons de voyage avaient gardé un esprit aussi jeune, même si les années leur avaient donné plus de maturité qu'à moi.

Alors que je quittais mes pensées, le carillon de l'entrée sonna de nouveau. Chacun ayant regardé vers la porte, le silence envahit le groupe. Escortée par la serveuse, une femme avec de longs cheveux blancs aux reflets rosés s'avançait vers nous. Elle flottait plus qu'elle ne marchait, mais elle semblait sûre d'elle et confiante. Ses cheveux scintillaient sous l'effet de la lumière qui émanait de son visage. Nous paraissions tous très jeunes face à elle et l'expression si calme qu'elle arborait laissait apercevoir la sagesse qu'elle avait acquise au fil des ans. On ne pouvait imaginer traits plus fins pour le visage d'une centenaire. Arrivée à mes côtés, elle me murmura de sa voix angélique:

"- Bonjour, jeune fille."

Oh oui! J'étais si jeune! Et cela faisait si longtemps que j'attendais de la retrouver. Nous ne nous étions pas vues depuis bien trop de temps pour l'amitié que nous nous vouions. Nous commençâmes à discuter et bien vite, la conversation regagna l'ensemble du groupe qui, désormais, était au complet. Nous nous perdions dans les dédales de notre complicité retrouvée. Nous avions tant de choses à nous dire que le temps s'échappa à nouveau devant nous. Comme à chacune des nouvelles arrivées, nous recommencions le récit de nos meilleurs souvenirs qui s'étaient déjà fort usés avec les multiples répétitions où, pour donner un peu plus de piquant, nous rajoutions un petit élément qui, parfois, mais c'était sans importance, modifiait complètement le sens et la portée de l'épisode. Nous nous amusions bien. Nous avions l'impression d'avoir l'éternité ensemble devant nous. Cependant, la voix de la sagesse finit par nous ramener à la raison:

"- Les amis, il est l'heure."

À ces mots, nous nous levâmes tous à l'unisson et prîmes le chemin de la sortie en continuant à discuter et rire entre nous. La serveuse nous rejoint devant la porte d'entrée et nous souhaita une bonne route. Chacun de nous, désormais, allait prendre un itinéraire qui lui était propre, rejoindre un nouveau groupe d'amis, chercher une nouvelle voie ou poursuivre de nouveaux horizons. Nous laissions les années perdues derrière nous. En réalité, nous venions de rattraper nos propres années perdues.

En sortant de notre petit café, nous nous donnâmes un ultime adieu. Avant de continuer mon chemin, je jetai un regard vers le bas de la rue que j'avais remontée, il me semblait, des siècles auparavant. Une silhouette attira mon attention et me fit sourire, mais d'un sourire plein de mélancolie et de tendresse.

Elle marchait à grandes enjambées dans la rue. Elle ignorait où se trouvait exactement le lieu de son rendez-vous. Elle ne pourra pas le rater…


APARTÉ

Apartés — Par eriam59 @ 16:21

Mercury Rev / Inspiration...

 

 "A year is just a drop in time, 

It cannot touch the female form in my bed

She is just a friend of mine,

In the dark, she knows the touch of my hand." 

 

Deux poissons rouges dans leur bocal, ils se découvrent, osent à peine, s'approchent et se réfugient dans la chaleur de la caverne où se cachent toujours ces luisants petits êtres pleins de crainte et de timidité. L'un contre l'autre, avec le temps, ils se frôlent à la faveur d'une légère onde. La polychromie de leurs soupirs donne à leurs eaux une douce mélodie résonnant encore et encore dans l'obscurité de la nuit.

 

"Let the music play like you want it to..."

 

Les deux corps se retrouvent blottis, à nouveau, mais la tenue d'Eve leur sied beaucoup mieux. Si la gorge d'Adam était déjà enflée par ce fameux corps étranger, le spectacle de ses deux femmes, discrètes et curieuses, lui aurait certainement donné envie de faire preuve d'une plus rude volonté. Le succube et l'impudique: couple interdit, ravi.

 

"Her words profane, her mouth divine

I tried to sympathize with both sides."

 

Nos bras sont enlacés, comme le sont nos jambes, nos cheveux et nos seins. Je sens ses mains se fondre à la rondeur de mes cuisses. Elle est bien plus expérimentée que moi, mais tout n'est qu'apparence. Je sens son souffle court dans le creux de ma nuque. Elle glisse, s'enroule, persifle autour de mon corps. Elle fait de moi une reine et m'oint de cette huile où ne grouille rien de profane. Curieuse, elle envoie en éclaireur ce submersible aveugle et charnu qui goûte à mes onguents. Laisse-moi faire. Je ne suis qu'une novice entre ses mains. Je me laisse porter, secouer, percer de toutes parts par la force et les rayons de cette passion fougueuse partagée avec une amante si aimante. Un jour, ce sera mon tour, je goûterai goulûment à l'arôme de ces fruits, caresserai passionnellement les courbes d'un corps asservi, cueillerai les douceurs de la nature afin de m'en délecter du bout des doigts que j'embrasserai finalement pour y récolter la sagesse et la connaissance interdite. Tel est l'ordre du monde, l'initié devient l'Eraste. Je l'aime, comme on aime qui nous enseigne, comme Ampelos aimait Dionysos.

 

"In the dark, she knew the touch of my hand."

 


APARTÉ

Apartés — Par eriam59 @ 13:52

Délectation.

Elle est venue. Elle est là, maintenant, à moi, au creux de mes bras. Je peux enfin glisser mes mains sur sa peau encore adolescente. Au milieu de mes caresses, je jette un regard dérobé à la douce courbe de ses hanches. Mais bien vite, je me rends à elle, appelé par la chaleur de son souffle qui me murmure les quelques mots propriétaires de mon bonheur. Je me sens bien. Elle est la source de ce bien-être. Le sait-elle seulement ?

Mon corps frôle le sien, comme les vagues viennent éclabousser la falaise. Elle m'embrasse et je savoure avec bonheur ses baisers dont le goût n'a pas encore été altéré par celui de lèvres étrangères. Elle m'offre son corps et avec lui la fougue infantile d'un premier rapport.

Je n'ose la toucher plus que du bout des doigts. A leur contact, ses muscles se contractent, son corps vibre, frissonne, et je ressens le moindre de ces mouvements. Elle est contre moi, mes mains partent à la découverte de chaque parcelle de son être. Elle me caresse avec toute la douceur et la maladresse de la novice qu'elle est encore. J'aime ses gestes et sa manière de m'enserrer tendrement.

Je rouvre un peu les yeux, fermés car l'on n'observe pas. Mais je ne peux m'empêcher de contempler l'entrelacement de ses cheveux sur l'oreiller, auréole physique de mon ange et dans laquelle se promènent mes doigts.

Elle est jeune, douce, belle. Elle a l'assurance d'une femme en pressant ses mains au creux de mes reins. Pourtant, elle est encore si innocente... Et c'est là le coeur de son charme. Car jamais je n'oublierai comment elle me chuchotait, avec la ténacité d'un enfant: "Embrassez-moi encore!".


APARTÉ

Apartés — Par eriam59 @ 18:25

Portraiture... Memory...

He is tall, but for me, everybody is tall, so, it's not a reference. He is slim, his eyes are dark but I'm not sure of their colour because he wear glasses, so it's more difficult to see his eyes and moreover, I couldn't look at his eyes for a long time without laughing. His hair are brown ; his voice is deep and loud. I mustn't say what I think of him because there is a certain hierarchy between us that I have to respect. I just can say that he isn't ugly. But I don't know what I really think of him.

I believe that he is sincere and modest. He looks extravert but I think that he is a little shy. He is dynamic and determined. He seems happy but he is always joking about squalid things. At first sight, you can think that he is suicidal (or psychotic) but you soon realize that his humour rests on his way he evokes death, blood and other bloodcurdling things. He is an original guy who has a wry humour and who is extremely balanced (although on this point, doubt persists...)


APARTÉ

Apartés — Par eriam59 @ 18:05

 

I was with my friend Agnès, at home, drinking a delicious tea she had just offered to me. We came upon the subject of work in our conversation. As she wanted to become a psychoanalyst, she was still studying, so, I began to broach the subject of my heavenly work.

"- People are so cruel! I spend hours every night thinking of what I will do the following day, I prepare everything to perfection, and guess what: they don't care!" Said I, losing my temper.

- It's the destiny of people who operate in your field, isn't it? You knew it before you chose your way..." She replied, with her familiar twinkle in the eye, which told me she was right and she knew it.

"- I know... It's just difficult to live with sometimes... Don't you know what it is to work with your heart and to see people falling asleep when you're talking? I can't understand that! I didn't sleep when I was in their positions!

- Sure? So you were outstanding! Please, stop bleating on your job, it's not so terrible!

-You're right. But I didn't really choose my job, did I? It's not possible to want to practise such a profession!

-Err... In fact... I think I remember you told me a few years ago: "Agnès, I'm sure of it, I want to become a teacher!"" She smiled at me, she was incredible.

"- Okay, okay... I give up... I have become a conventional teacher, always speaking about her job and how it is unfair... Of course, I forget how much I love it every time..."

 


APARTÉ

Apartés — Par eriam59 @ 20:17

Trêve.

Un rayon de soleil. La fin d'une journée. Quelques pas dans la douceur de l'air. Fin. Si le temps pouvait se suspendre...

Toute la journée, de la fenêtre, j'ai pu me délecter de ce ciel bleu, sans jamais pouvoir le savourer. Comme un voyeur, je l'observais sans qu'il ne puisse le savoir. A l'intérieur, il y avait les difficultés du jour, les demandes et consignes qui régissent notre existence, les jugements favorables aux raccommodages… L'extérieur était plein de promesses, et il les a tenues.

Les épaules couvertes d'une légère chemise, je ressens l'air qui me frôle comme une caresse tendre et passionnée sur la chair encore ferme et innocente qui me constitue. Le soleil m'enserre de sa chaleur printanière, il m'ensevelit sous ses tendres baisers et je me laisse chavirer sous leurs poids.

Tout cela se finit aussitôt commencé. A peine m'eut-il fit sienne que cet instant ne vint plus en moi qu'en simple souvenir. Ce corps à corps céleste enivra mes sens tant et si bien que je pouvais presque entendre le susurrement de cet amant des plus étranges embrasser la courbe de ma nuque pour venir s'enchaîner au creux de mon oreille.

Je reprends mon chemin, rentre chez moi, retrouve les couleurs mornes et sans saveur de mon quotidien, interrompu quelques secondes par un plaisir simple, faussement innocent, charnel. Quelques secondes de répit. Quelques secondes de plaisir…

 

Un rayon de soleil. La fin d'une journée. Quelques pas dans la douceur de l'air. Fin. Le temps ne se suspend pas…

 


APARTÉ

Apartés — Par eriam59 @ 22:34

 The reason - And what about me, my reason ?

Tu es la raison qui m'a poussée, il y a des années, à poursuivre, à subsister, à survivre. Aujourd'hui, tu es la raison de mes changements, ou plutôt, de mes trouvailles.

 

J'ai changé ma manière d'être en trouvant celle que je suis réellement. J'ai trouvé des ambitions qui sont davantage les miennes. J'ai trouvé mes goûts, mes envies, mes passions. Je ne suis pas en train de me grimer ou de me cacher derrière un masque. Au contraire, désormais, ceux qui me regarderont me verront telle que je suis, et non plus telle que je me faisais être.

 

Tu es l'être qui m'a aidée à me trouver, l'être qui m'a emmenée vers ma destinée, et peut-être aussi m'y accompagneras-tu pendant quelques temps. Tu ne me tiendras pas la main, d'autres sont là pour ça, et cela n'est pas ton rôle. Ce n'est pas avec toi que ma vie sera faite, mais pour toi, car c'est cela qui me va, ce pour quoi je suis faite.

 

Peut-on parler d'âme soeur ? Est-ce vraiment cela ? Quelqu'un qui vous pousse à vous réaliser, à vous surpasser ? L'âme sœur n'est pas celui qu'on aime jusqu'à la fin des temps. L'âme sœur, c'est notre esprit jumeau, l'aîné, celui qui a de l'avance sur nous. On ne peut pas l'aimer. Cet amour ne serait qu'un grand ennui. On ne peut pas aimer quelqu'un qui nous "est". On ne peut pas en être l'ami. Cette amitié ne serait qu'une apparence. On ne peut pas être l'ami de quelqu'un qu'on "est"…


APARTÉ

Apartés — Par eriam59 @ 17:19