Woolgathering

Épisode huit

De Brontë prendre la suite... — Par eriam59 @ 14:08

 Les cloches de la cathédrale sonnèrent. Dans la petite chapelle, les amis et la famille s'entassaient. William regagna sa place, au premier rang, juste à côté du cercueil. L'oraison qu'il venait de lire avait ému l'assemblée. Alors que le prêtre en charge de la cérémonie terminait son travail, William regarda le caisson de bois dans lequel reposerait à jamais son ami. Les souvenirs se mirent à affluer. Il sourit.

La bénédiction achevée, William s'apprêta à recevoir les condoléances formelles des amis et parents présents. Au milieu de la file interminable, le vieil homme remarqua deux silhouettes féminines qui lui étaient presque familières. Quand la première arriva face à lui, il n'eut plus aucun doute.

-Bonjour, Monsieur Faussel. Je suis désolée. J'ai perdu un ami, mais ce n'est rien: vous avez perdu l'homme que vous aimiez. dit avec compassion cette femme d'un certain âge.

-Bonjour,Charlotte. Vous savez, ce n'est que la vie. Je suis ravi de vous voir aujourd'hui. Cela fait combien de temps que nous ne nous sommes pas vus?

-Quarante ans… Vous et Doran m'avez écrit et téléphoné souvent, mais vous n'êtes jamais revenus à Bradford… répondit-elle avec mélancolie.

-Non, c'est vrai… Venez à la maison cette après-midi. Nous boirons un café ensemble.

-Je viendrai!

William se sentit particulièrement touché de la présence de cette vieille connaissance en un tel jour. Mais bientôt, se présenta devant lui une autre femme, plus âgée que Charlotte, mais que William n'eut pas plus de mal à reconnaître: elle portait toujours à l'épaule une grande besace noire qui avait tout de même souffert du temps et qui commençait à décrépir. Cela faisait des années qu'ils s'étaient perdus de vue, comment avait-elle su?

-Bonjour, Monsieur Faussel. Toutes mes condoléances. Depuis le temps, vous souvenez-vous encore de votre ancienne élève?

-Bien sûr, je m'en souviens. Bonjour, Frances. Comment avez-vous pu vous souvenir de votre vieux professeur d'anglais?

-Je n'aurais jamais pu l'oublier. J'ai l'impression que nous nous sommes quittés hier. Pourtant…

-C'était il y a un demi-siècle… répondit William avec un clin d'œil.

-J'avais à peine vingt ans à l'époque! se rappela avec nostalgie et le sourire aux lèvres Frances.

-Qu'êtes-vous devenu? s'enquit William.

-J'étais professeur de français, en Angleterre, près du berceau d'une auteur que vous devez bien connaître…

-Charlotte Brontë, The Professor… Ce livre a influencé toute ma vie, avant même que vous me l'offriez…

-J'ai su, répondit Frances avec un regard complice, si vous voulez, je vous raconterai tout, mais ce n'est peut-être pas le jour…

-Je reçois déjà une bonne amie cette après-midi, peut-être pourriez-vous vous joindre à nous?

Frances sourit avant de répondre à son très ancien enseignant:

- C'est d'accord. Je vous attendrai sur le parvis.

Après le passage de Frances, William dut encore serrer quelques mains et essuyer quelques larmes, puis il put disposer. Il ne suivrait pas les autres convives qui allaient visiter avec austérité la nécropole avant de boire et manger à la santé de Doran.

Charlotte l'avait attendu et ils décidèrent de marcher ensemble, silencieusement, dans les allées de la cathédrale. Ils n'avaient pas besoin de se parler. Ils étaient au milieu des touristes, assis dans un salon de thé, à Bradford, à discuter Lettres avec un talentueux écrivain raté, à se raconter leur vie accompagnée des plus grandes œuvres de la littérature, à rire avec franchise de leurs "malheurs de Sophie" et à se créer des lendemains meilleurs. Lorsque les deux hommes eurent embrassé joyeusement Charlotte, William sortit avec elle du lieu saint.

Frances était là, elle attendait, assise sur les marches de la cathédrale. La vue de cette vieille dame qui avait tout de même gardé une allure de jeune fille fit sourire William. Ils s'approchèrent d'elle. Frances s'échappa de sa rêverie et leur sourit. William l'invita à les suivre jusque chez lui et tous trois traversèrent le parvis en direction de l'appartement des deux hommes. Ils habitaient une rue du centre-ville mais à l'abri de la circulation. Cependant, ils aimaient rêvasser en regardant les arbres devant leur fenêtre.

En préparant du thé, William racontait à ses deux amies les nombreux souvenirs qu'il avait partagés avec Doran. Il gardait le sourire. Mais une question à laquelle il n'avait toujours pas de réponse vint à nouveau lui occuper l'esprit. Comment avait-elle su? Il alla s'asseoir auprès des deux femmes, se tourna vers Frances et lui demanda:

- Comment l'avez-vous su, Frances?

Les deux femmes sourirent et Frances répondit:

- Je vous l'ai dit: j'étais professeur de français, à Bradford…

- Après votre départ, il a bien fallu que je trouve un autre enseignant, pour me perfectionner… continua Charlotte avec un regard complice en direction de Frances.

Ainsi, les deux femmes se connaissaient… William aurait dû s'en douter… Mais, il n'était guère étonné que Charlotte ait gardé le secret toutes ces années.

Les trois amis reprirent leur joyeuse conversation à propos de Doran, de ses échecs littéraires et de sa capacité à les dépasser et à continuer. Il était un brillant épistolier, affirmait Charlotte sans peine. Il avait aussi été un prolifique et talentueux diariste révéla plus tard William qui fut rapidement contraint par ces deux femmes à l'enthousiasme encore adolescent de ressortir la lourde pile de cahiers que Doran avait remplis durant leurs seules années de vie commune. Il les connaissait par cœur. Son compagnon le laissait toujours lire ce qui était devenu le journal du couple plus que le journal de l'écrivain. Doran rédigeait leur vie, à tous les deux, les douant d'une existence pleine de poésie et de romanesque. William les connaissait par cœur. Il n'en avait pourtant pas décidé une ligne. Qu'importe, il aimait Doran. Il aimait la vie qu'ils menaient ensemble. Il y avait trouvé ce qu'il cherchait.

L'appartement passa l'après-midi à éplucher ces cahiers avec une ardeur d'un autre âge. William savait quelles pages Charlotte et Frances pouvaient lire. Mais la pile arrivant à sa fin, il remarqua un tome qu'il connaissait bien mais dont il ignorait la présence au milieu de l'œuvre de Doran. C'était son propre journal. Il n'avait presque jamais servi. Il n'avait jamais su être fidèle à la plume. Peut-être était-ce le moment? Il le retira subrepticement du tas et le déposa à l'écart du reste. Charlotte le vit. Elle ne dit mot. William lui sourit. Frances ne remarqua rien.

L'après-midi reprit. Après avoir fini leur lecture, les deux femmes décidèrent de rentrer chez elles. Elles logeaient dans le même hôtel et devaient repartir toutes les deux le lendemain, pour Bradford. William les salua avec joie.

- J'espère que vous reviendrez voir parfois votre vieux professeur! leur dit-il, se sentant soudain très seul.

Elles lui promirent, mais la distance entre eux était grande. William ferma la porte derrière elles. L'heure était déjà fort avancée, il alla se coucher après un bref et léger dîner. Il emmena avec lui son journal, afin d'en relire au calme les plus récentes entrées. Il n'écrirait pas ce soir.

Il s'installa contre les oreillers de ce grand lit vide dont les draps étaient aussi froids que le mort avec lequel il les partageait. Il ouvrit le cahier et chercha la dernière entrée. Il n'avait plus écrit depuis presque soixante ans.

En se relisant, il n'apprit rien de nouveau: oui, son premier amant lui avait dicté sa vie. Il lui avait dicté cette vie rangée qu'il avait fini par refuser, dix ans après. Dix ans à être l'esclave d'Edward, et il avait aimé ça! Mais les deux jeunes garçons n'avaient, dans le fond, conscience de rien. Et Doran?

Il n'écrirait pas ce soir. Il déposa son antiquité sur la table de nuit. Il s'allongea et éteignit la lampe qui donnait à la pièce une atmosphère qui avait été sensuelle, à une époque, mais qui ce soir lui rappelait que le temps n'épargnait rien, ni personne.

Le journal à la couverture de cuir usé, resté fermé durant des années, était à côté de lui. Maintenant que Doran avait cassé sa plume, il devrait commencer à écrire lui-même sa vie. En aurait-il vraiment le temps?

Le flot de pensées de William s'arrêta sur cette dernière idée et, comme pour accueillir un baiser longtemps attendu, il laissa ses paupières se clore.


Épisode sept

De Brontë prendre la suite... — Par eriam59 @ 14:01

Les valises de William étaient soigneusement alignées près de la porte du studio. À quelques pas, l'homme avait déjà enfilé sa veste. On sonna à la porte. Il était impatient. Il courut ouvrir. Sur le pallier, il trouva une jeune fille visiblement joyeuse.

-     Hello Mister Faussel! J'étais sûre que Mister Dowling ne serait pas encore arrivé!

-     Charlotte… Come in! En effet, j'attends Doran. Il ne devrait plus tarder…

-     Oui, il ne tardera plus… répondit Charlotte, semblant railler William.

Le silence s'installa entre les deux amis. William attendait l'arrivée de son compagnon avec l'impatience d'un adolescent. Charlotte le savait, il n'avait pas besoin d'en dire davantage. Finalement, la jeune fille reprit la parole:

-     Vous m'écrirez quand vous serez en France.

-     Bien sûr. Nous reviendrons même vous voir de temps en temps.

-     Non, vous ne reviendrez pas. Mais vous m'écrirez.

-     Charlotte! Pourquoi ne reviendrions-nous pas?

-     Parce que. répondit simplement l'adolescente sans chercher à donner d'explication.

-     Je serai toujours ravi de vous lire et de vous écrire.

William savait qu'elle avait raison. Il fallait bien l'admettre. À quoi bon essayer de prouver le contraire? Il n'avait jamais su tenir une correspondance durable, mais cette fois les choses allaient changer. Il le savait.

-     Pourquoi ne viendriez-vous pas nous voir en France, vous?

-     Moi? Non, ma place est ici. Je ne vous en voudrai pas. Ce sera ma faute. On s'écrira! dit-elle avec assurance.

Alors que William s'apprêtait à répondre, la porte d'entrée du petit appartement s'ouvrit à la volée

-     William Faussel! Embrassez-moi! s'exclama Doran avec enthousiasme en entrant dans la pièce, Ciel! Vous ici, Darling? ajouta-t-il à l'adresse de Charlotte qui riait.

-     J'étais venue vous dire au revoir! répondit-elle joyeusement.

-     Dans ce cas! William, my dear, couldn't we go and drink a last coffee with our friend before our returning to France?

-     Sure, we could!

Avant de partir, William vérifia une nouvelle fois qu'il n'avait rien oublié. Les deux hommes enlevèrent leur clef respective de leur anneau et les déposèrent l'une contre l'autre sur le bureau du meublé. Dehors, le ciel était teinté de violet. Ils venaient certainement d'échapper à une averse. L'air était frais. William aimait ce moment.

Arrivés devant leur habituel Ye Old Bronte, Charlotte entra la première, laissant un bref instant de solitude au couple durant lequel ils s'embrassèrent affectueusement. La jeune fille avait choisi une petite table non loin de l'entrée. Une fois tous installés et servis, la discussion, comme à l'accoutumée, devint vite enjouée. Doran semblait ravi de s'exiler en France. Alors, très vite, il tapota le poignet de William et lui murmura à l'oreille:

-     We're going to miss our train..

-     Oui, nous allons y aller.

-     Vous m'appellerez? leur demanda Charlotte

-     Of course we will! Nous écrirons aussi! lui répondit gaiement Doran, tout en se tournant vers William.

-     So you have to go now! s'exclama la jeune fille.

Les deux hommes récupérèrent leurs affaires et sortirent avec à leur suite Charlotte qui les accompagna jusqu'à la gare.

Arrivés, Doran et William rejoignirent leur train en hâte. La jeune fille leur fit signe depuis le quai. William s'en rendit compte alors: elle n'avait même pas leur adresse en France. Ils lui écriront.

Le signal du départ retentit. Doran prit la main de son compagnon.

-     Master, I consent to pass my life with you.

Le train s'ébranla. Ils sourirent.


Épisode six

De Brontë prendre la suite... — Par eriam59 @ 00:31

On sonna. Le miroir toujours accroché dans un coin du petit appartement sourit à William alors que celui-ci allait ouvrir la porte.

-   Good Morning, Mister Faussel! How do you do?

-   How do you do? Good Morning Charlotte! You know you can leave these courtesies! Come in! And speak French for your mum's sake!

La jeune fille entra chez son hôte. Elle semblait radieuse et impatiente de lancer à William les paroles qui lui brûlaient les lèvres. Après que celui-ci eut fini de préparer le thé pour eux deux et fut revenu s'asseoir face à Charlotte, il lui dit:

-   Alors, comment allez-vous depuis ces quelques jours?

-   Je n'en reviens pas que vous ayez pu trouver un logement aussi vite! Comment connaissiez-vous cette adresse? Nous sommes dans l'un des endroits les plus reculés de la ville, les plus chics et les moins chers…

-   C'est ici que j'avais logé lorsque j'étais étudiant. J'espérais pouvoir y revenir lorsque je vous ai suivi en Angleterre et, en effet, ce lieu n'étant pas très connu, ce studio n'était plus loué depuis quelques semaines… lui répondit avec un regard complice William

-   Maman était venue ici?

-   Oui, quelques fois. Elle m'écrivait le plus souvent, nous nous voyions peu.

William et la jeune fille discutaient avec mélancolie et plaisir de leurs vies respectives quand Charlotte le regarda de son air rieur et lui dit:

-   Pourquoi ne nous verrions-nous pas cette après-midi?

-   Charlotte! Je ne sais pas, je ne suis pas sûr que…

-   J'ai quelqu'un à vous présenter, vous devriez bien vous entendre…

La suggestion de la jeune fille interloqua William. Il cligna des yeux plusieurs fois avant qu'elle ne reprît:

-   C'est une bonne connaissance. Il adore la France. J'ai l'impression qu'il manque quelqu'un à votre vie. Vous vous attachez à votre passé, à vos vieilles rencontres, mais où sont-elles maintenant? Rencontrez Mister Dowling. Il va vous plaire.

Charlotte semblait sûre d'elle. Elle laissa William dans son silence quelques instants avant de reprendre:

-   So! 5 o'clock, on Main Street. Ye Old Bronte, it's a nice tearoom. You'll find it, won't you?

-   Mais qui êtes-vous pour décider ainsi de ma vie? rétorqua William

-   Moi? Souvenez-vous, Charlotte Brontë, The Professor, vous êtes le personnage, aren't you? So… Is all OK?

-   I see… Well, I will have no problem in finding it, I know it…

-   Really?

-   Yes, your mother and I met there some years ago, expliqua William dans la langue de Charlotte sans vraiment s'en rendre compte.

-   Well! See you later! dit-elle avant de disparaître du meublé.

William demeura songeur. Charlotte était vraiment une jeune fille très particulière. Il se souvenait bien de ce salon de thé. La mère comme la fille l'avaient choisi comme lieu de rendez-vous… Il y avait rencontré Edward, et maintenant?

À l'heure du rendez-vous, William arriva devant le salon de thé. Quelques minutes plus tard, Charlotte déboucha d'une petite rue en compagnie d'un homme au visage frêle mais agrémenté d'un sourire espiègle, enveloppé dans une redingote marron glacé à l'air fatigué et aux boutons nonchalants sur laquelle reposait une large besace qui lui donnait à elle seule une allure d'adolescent. Le style de cet homme, qui semblait pourtant un peu plus âgé que William, fit sourire ce dernier, mais il ne put réprimer le vif intérêt que cet apparent marginal suscita en lui. Celui-ci se pencha vers Charlotte pour lui murmurer à l'oreille quelques mots qui la firent sourire et acquiescer.

S'étant rejoints, selon la vieille coutume anglaise, les deux hommes attendirent d'avoir été présentés pour s'adresser l'un à l'autre.

-     Hello Mister Dowling! Very glad to meet you!

-     So am I, Mister Faussel. Charlotte told me a lot about you! répondit Dowling.

-     Really? s'exclama William, tournant en direction de Charlotte un regard surpris.

-     Entrons! ajouta cette dernière avec entrain, poussant les deux homme à la suivre.

Autour de leur tasse respective, la discussion devint vite enjouée entre les trois compagnons. William fut rapidement séduit par l'attitude rêveuse et décalée de Dowling qui s'évadait fréquemment auprès de la littérature française dont il récitait avec un accent anglais ravissant les plus célèbres passages: il était écrivain et féru de cette littérature, pour lui, étrangère.

Au fil de la discussion et sous les regards amusés et victorieux de Charlotte, William et Dowling développaient une connivence qui finit par mettre la jeune fille à l'écart. William continuait cependant à la regarder du coin de l'œil et à lui adresser des sourires d'approbation et de remerciement: la suite de l'histoire importait peu, il passait un agréable moment. Mais n'était-il pas trop vieux pour débuter une carrière de héros romanesque?

Charlotte finit par se lever et quitter les deux hommes qui l'embrassèrent joyeusement.

-     "À nous deux maintenant!" énonça Dowling, se retournant vers William.

-     Mister Dowling, je suis ébahi de vous entendre réciter autant de classiques français!

-     Non, appelle-moi Doran maintenant.

-     OK, "And then thou lov'st me for my name is Will." lui répondit-il avec un clin d'œil.

La réaction de Doran ne se fit pas attendre et celui-ci ajouta rapidement, tout sourire:

-     Well… Another coffee? It's on me…

 


Épisode cinq

De Brontë prendre la suite... — Par eriam59 @ 18:10

Le réveil sonna. William ouvrit les yeux. Il ne dormait pas. Lentement, il s'extirpa de son lit, la tête lourde de sommeil, la radio résonnant dans ses oreilles avec agressivité. La nuit avait été agitée, la journée s'annonçait difficile.

Après un rituel vivifiant, William sortit de son sac le tas de copies qu'il avait à corriger et s'installa dos à la fenêtre, pour ne pas rêvasser, sur la petite table du séjour de l'appartement. Alors qu'il commençait à déchiffrer les premiers mots de son élève, le téléphone sonna. Se sentant coupable de céder si vite à la tentation mais néanmoins ravi de recevoir une échappatoire à cette composition aussi médiocre qu'illisible, il décrocha, le sourire aux lèvres.

-  Oui?

-  Mister Faussel? Good morning, I'm Charlotte Brownlow, Zoraïde Nicholls's daughter. I'm sorry to disturb you so early but I must speak to you about my mother.

-  Good morning Miss Brownlow, I haven't heard from your mother for years, is there a problem? répondit William, perdant son sourire.

-  Yes, but I can't tell you know. My mother has left me somthing for you, we must meet as soon as possible. I've come in France in this respect, maybe we can meet this afternoon on the town?

-  Of course… 3 o'clock, at the cathedral? proposa-t-il, surpris,

-  I will be there. Thank you Mister Faussel

William raccrocha tout en demeurant pensif. Zoraïde et lui n'avait plus eu de contact depuis qu'il avait quitté l'Angleterre alors qu'il finissait à peine ses études. La vivacité de sa fille ne l'avait guère surpris: il se souvenait de la mère. Mais ce qui laissait William perplexe était ce qui avait pu arriver à Zoraïde. Sa fille avait parlé d'un problème et de quelque chose laissé à son intention… Il espérait que rien de vraiment grave ne soit arrivé. Elle était encore seule lorsqu'ils s'étaient perdus de vue, sa fille ne devait donc même pas avoir vingt ans…

Incapable de retourner à son tas de copies, William déjeuna de bonne heure et tourna en rond de la chambre au salon et du salon à la chambre, donnant un coup de chiffon par-ci, par-là de temps à autre pour s'occuper, avant de quitter finalement l'appartement avec une heure d'avance.

Une fois dehors, William s'abandonna plus volontiers à la rêvasserie et l'angoisse prit alors un peu le large. Ayant pris son temps, il arriva tout de même avec une demi-heure d'avance au lieu de rendez-vous. En attendant, il décida de s'asseoir sur les marches de la cathédrale, là où il avait coutume de venir auparavant avec Edward, à qui il n'avait plus pensé depuis des lustres, mais dont le souvenir lui avait été apporté en même temps que celui de Zoraïde, et pour cause…

Il n'y avait pas grand monde à cette heure, à part quelques étudiants qui traversaient en chahutant gentiment le parvis de la cathédrale pour rejoindre l'université ou le lycée. William vit passer quelques-uns de ses élèves qui le regardèrent d'un œil surpris tout en riant. Oui, même les professeurs ont des moments de répit, à l'écart de la réalité, assis par terre, à regarder la foule passer. William repensa à Frances également. Il n'avait plus eu de ses nouvelles depuis un long moment, il ne l'avait plus croisée dans les rues piétonnes depuis des mois, peut-être devrait-il l'appeler ou lui écrire. William se décrochait peu à peu du monde sensible lorsqu'il vit une jeune fille marchait jusqu'au centre du parvis et s'y arrêter, tournant la tête d'un côté et de l'autre, attendant sans aucun doute son rendez-vous. William l'aurait reconnu entre mille: c'était Zoraïde, plus jeune que lorsqu'ils s'étaient connus, mais incontestablement la même. Sans hésiter, William s'approcha de la jeune fille.

-  Hello Miss Brownlow, I'm William Faussel

-  Oh! Bonjour Monsieur Faussel, je suis ravie que vous ayez pu venir, lui répondit-elle presque sans le moindre accent.

-  Vous parlez français?

-  Oui, un peu, Maman tenait absolument à ce que je l'apprenne.

-  Oh! Vous deviez me parler d'elle, peut-être pourrions-nous aller dans un café, nous y serons mieux pour discuter.

William emmena Miss Brownlow dans un salon de thé à l'ambiance agréable qui lui rappelait celui dans lequel Zoraïde et lui s'était vus pour la première fois en dehors de leur train habituel. Il demanda une place au calme et on les installa dans le fond de la pièce, dans un coin à l'abri même de la lumière qui pénétrait par la grande vitrine. William commanda un café et Miss Brownlow prit un thé. Gênés, ils demeurèrent silencieux jusqu'à ce qu'ils soient servis. Finalement, William rompit le silence:

-  Alors, qu'avez-vous à me dire à propos de votre maman?

-  Vous la connaissiez bien?

-  Nous nous sommes perdus de vue il y a des années, j'étais encore en Angleterre à cette époque. Elle vous a parlé de moi?

-  Un peu. Dans son journal. Mais je vous l'ai dit, elle a laissé quelque chose pour vous. Elle… La jeune fille s'interrompit, visiblement affectée par ce qu'elle avait à dire

-  Qu'est-il arrivé Miss Brownlow?

- Maman est morte, il y a quelques semaines. Dans un accident de voiture. Elle est tombée d'un pont.

William, même si l'attitude de la jeune fille lui avait permis de s'attendre à cette nouvelle, resta quelques minutes sous le choc. Avant qu'il ne puisse réagir, Miss Brownlow reprit:

-  Nous avons trouvé ce paquet pour vous dans un tiroir de sa chambre.

Elle sortit de son sac un paquet en kraft avec uniquement "William Faussel" gribouillé au stylo dans un coin. William le prit et le posa sur un coin de la table avant de se justifier:

-  Je suis désolé, vous avez certainement envie de savoir ce que Zoraïde m'a laissé, mais la nouvelle de sa mort m'affecte terriblement et je ne me sens pas capable de regarder de quoi il s'agit pour l'instant.

-  Je comprends, répondis Miss Brownlow.

Un silence s'installa entre le professeur et la jeune fille. Mais celle-ci finit par le rompre, s'étant emparée de son sac et s'apprêtant à se lever.

-  Je crois que je devrais m'en aller. Je vous ai remis le paquet, maintenant.

-  Non! Restez! Charlotte, j'aimerais vous connaître davantage. Votre maman et moi étions très amis avant que je ne rentre en France, et, puisqu'elle a laissé ceci pour moi, elle aurait certainement été ravie de vous présenter à moi.

- Bien, dit-elle en se rasseyant, vous avez raison. Je n'avais pas très envie de rentrer, anyway.

William discuta pendant presque une heure avec Charlotte, il lui raconta sa rencontre avec Zoraïde, sa vie actuelle de professeur d'anglais, comme il l'aurait fait avec Zoraïde, pendant qu'elle lui racontait son enfance et ses souvenirs de sa mère, qui parfois amenaient au coin de ses yeux quelques larmes, qu'elle essuyait d'un revers de manche, avant de boire une gorgée de thé et, une fois, de s'exclamer:

-  They "made the tea as foreigners do make tea"!

-  Charlotte Brontë, The Professor… Vous le connaissez?

- Oui, Maman me l'a fait lire.

Cette révélation décida finalement William à ouvrir le paquet que lui avait apporté Charlotte. Il arracha précipitamment le kraft, sous les yeux intrigués de la jeune fille. Le présent de Zoraïde, dont il avait deviné la nature quelques secondes auparavant, lui tira un sourire mélancolique. Ce livre allait décidément le suivre partout… Il expliqua à Charlotte ce dont il s'agissait.

-  J'avais offert mon exemplaire de ce roman à Zoraïde pour qu'elle le lise, elle ne le connaissait pas encore, alors. Et puis c'était un moyen pour moi d'abandonner ce rêve. Et quelles meilleures mains avais-je pour l'abandonner que celles de cette très bonne amie?

-  De quel rêve s'agissait-il?

-  Oh! Un rêve d'enfant, sans trop d'importance…

-  Quel rêve? Il doit tout de même être un peu important si vous y pensez encore, non? insista Charlotte,

- Oui, peut-être. Je rêvais d'avoir la vie de ce héros.

Charlotte lui sourit. Ils discutèrent encore quelques temps et la jeune fille décida de repartir. William et elle quittèrent le salon de thé. William raccompagna Miss Brownlow à la gare où elle devait reprendre un train qui la remettrait sur les rails pour Londres.

-  Cela vous ennuierait-il si je partais avec vous? demanda soudainement William

-  Non, bien sûr que non. Mais votre travail ici?

- J'aviserai, affirma William.

Il avait décidé de donner un nouveau tournant à sa vie. La première étape serait de reprendre au début, ou presque. Il passa chez lui récupérer quelques affaires avant de repartir en direction de la gare avec Charlotte. Il se sentait vraiment libre, plus encore qu'après sa rupture avec Edward. C'était il y a des années, pourtant William avait le sentiment que tout ce qui s'était passé ce jour-là venait de résonner dans cette journée-ci. Il s'installa à côté de Charlotte dans le train. Il partait. Une sensation de déjà-vu s'empara de lui. Il savait d'où elle venait. Il sourit. Le signal du départ retentit, le train s'ébranla.

 


Épisode quatre

De Brontë prendre la suite... — Par eriam59 @ 16:31

  Les valises de William étaient soigneusement alignées près de la porte du studio. À quelques pas, le jeune homme jetait un dernier regard sur la pièce, avant de poser ses yeux sur le miroir accroché dans un coin du petit appartement, adressant un sourire mélancolique au reflet qu'il ne verrait plus. Alors qu'il s'apprêtait à enfiler sa veste, on sonna à la porte. Surpris, il alla ouvrir, se demandant qui pouvait bien venir à quelques heures de son départ. Sa surprise redoubla lorsqu'il vit sur le pallier Zoraïde, dont l'angoisse sembla s'envoler laissant place à une joie non dissimulée à la vue de William.

-      William! I hoped you haven't left yet. How are you? Can I come in?

-      Zoraïde… Of course, come in! But, I'm sorry, I don't have much time, I want to spend a little time with Edward before my returning to France…

-     Oh! So it's your D-Day today! dit Zoraïde, visiblement attristée mais essayant tout de même de garder un air enjoué

-      Yes! I go back home! ajouta William sans cacher sa joie.

Un silence gêné s'installa entre les deux amis. L'un et l'autre n'osait lever les yeux. Finalement, la jeune fille se tourna vers William et, d'un ton grave, lui dit:

-      You won't write me anymore...

-      Zoraïde! Why are you telling me that? You know it's wrong!

-   It isn't. You will pretext you have to work a lot, that no time is left to your taking care even of yourself...

-   Zoraïde! I won't say that!

-  You will!

-  Even if I don't reply as you say I will, what does it change? YOU can write me as much as you want, I will be glad to read you! 

William ne comprenait pas la réaction de Zoraïde. Il avait pensé qu'ils pourraient tous deux rester amis, mais il savait qu'il ne saurait pas répondre aux exigences de Zoraïde. Elle avait raison, même si William ne voulait pas l'admettre. Que pouvait-il y faire? Il n'avait jamais su tenir une correspondance durable, les choses ne changeraient-elles donc jamais? Sans qu'il ne puisse rien dire, il était déjà condamné à perdre cette amitié qui avait pourtant survécu à des débuts chaotiques... L'heure avançait et Edward devait déjà attendre, William dut mettre fin à l'entrevue.

-      I'm sorry Zoraïde, it's time for me to go. I really would have liked us to remain friends…

Zoraïde acquiesça et quitta la pièce. Avant de refermer la porte du studio, elle se tourna vers William et lui dit: 

-  I don't even have your address in France... 

Avant qu'il ne pût réagir, Zoraïde avait disparue. Alors, le cœur tout de même serré, William vérifia une dernière fois qu'il n'avait rien oublié, il enfila sa veste qui était restée dans ses mains le temps de la conversation, prit ses valises et sortit, ayant pris soin de déposer la clé en évidence sur le petit bureau du meublé.

Dehors, la pluie tombait, William savourait la sensation que lui procuraient ces gouttes fraîches sur son visage, lui qui les avait pourtant souvent maudites durant les nombreux mois qu'il avait passé en Angleterre.

Arrivé aux abords de leur café habituel, William vit Edward qui l'attendait dehors. Les deux jeunes hommes s'embrassèrent avant de rentrer dans le café où ils s'installèrent près de la porte. William ne savait que dire à son compagnon. Il était ravi de retourner chez lui, mais face à son ami qui le regardait avec passion, il avait l'irrésistible envie de rester à jamais dans ce café. Edward brisa finalement le silence.

-      So… There we are! Impatient de rentrer?

-      Oui… Mais tu vas me manquer. I'll miss you.

-      Que vas-tu faire quand tu rentres? s'enquit-il accompagné de son accent infaillible

-      I don't know… And you, what will you do after I am gone?

-      I'm thinking of you… répondit Edward

William sourit. La sensibilité de son compagnon l'amusait. Edward, malgré ses exigences affectives, n'avait vraiment rien du tyran de l'œuvre de Charlotte Brontë. The Professor… Maintenant qu'il était en passe de le devenir, ce mot semblait presque illusoire. Il avait laissé son livre à Zoraïde: une manière involontaire de rentrer dans la réalité désormais.

Alors que William se perdait dans ses pensées, Edward lui saisit tendrement les poignets. William resta un long moment les yeux plantés dans ceux d'Edward. Enfin, dans un souffle, se laissant envahir, peu à peu, par les émotions, il l'embrassa. Affectueusement, Edward finit par le repousser et lui dit:

-      You're going to miss your train…

-      Je ne veux plus partir, murmura William

-      Of course you do, my Professor… lui répondit Edward avec un clin d'œil

-      On s'appellera?

-      Et on s'écrira.

-      Non, s'écria William, on s'appellera et on se verra!

-      Only if you go, now!

Sans rien ajouter, poussé par son ami, William récupéra ses affaires et sortit. Dehors, la pluie faisait toujours rage. Il se hâta vers la gare. Arrivé, il composta son billet, pénétra dans le train et s'y installa, avant de regarder à l'extérieur par la fenêtre. Le regard vide tourné dans sa direction, William vit Zoraïde. Il hésita un instant. Le signal du départ retentit, le train s'ébranla. Il s'en rendit compte alors: Zoraïde n'avait plus aucun moyen de le joindre. Ils ne se verraient plus…


Épisode trois

De Brontë prendre la suite... — Par eriam59 @ 12:58

Le signal d'entrée en gare retentit. Le jeune William, dont le livre ouvert était encore dans les mains, sourit à sa voisine, avec qui il était en train de discuter. Tous deux étaient arrivés à destination. Tout en rassemblant leurs affaires, ils continuaient leur discussion. William, d'un oeil discret, regarda l'autre jeune homme, assis deux sièges plus loin, qui s'apprêtait aussi à quitter le train. Il aurait bien voulu faire connaissance avec ce garçon mystérieux...

-       I have been very glad to meet you, William, dit Zoraïde.

-       So have I! Maybe we will meet again, some time!

-       We shall! If you're free, we can meet this afternoon on the town

-       Yes, we can, I'm free, lui répondit William, avec un clin d'œil.

-       I know a nice tearoom, on Main Street, Ye Old Bronte, would it please you? Unless you have another idea.

-       No I don't, your idea sounds very good! About 4 o'clock there?

-       It's okay! À tout à l'heure, envoya Zoraïde avec son profond accent anglais.

L'autre jeune garçon sourit à William dont il avait remarqué les regards insistants. Les trois jeunes personnes descendirent du train et prirent des chemins différents.

À l'heure du rendez-vous, William arriva au salon de thé. À sa surprise, Zoraïde ne s'y trouvait pas encore. Cependant, il s'installa à une petite table dans le fond de la pièce, sortit son livre et se mit à lire en attendant la venue de sa nouvelle amie. Lorsqu'elle arriva, elle se mit à rire. William leva les yeux.

- Still reading! s'exclama-t-elle,

- Yes, always reading! I love this novel! I have read it three times at least, and I still read it with the same pleasure! répondit William, avec un engouement non camouflé.

Zoraïde s'installa en face de lui, il posa son livre sur le coin de la table et ils entamèrent une discussion enjouée, abandonnant tour à tour leur langue maternelle. Soudain, William aperçut derrière la vitrine du salon de thé le garçon qu'il avait croisé dans le train le matin même. Ce jeune homme avait un certain charme et William se sentait de plus en plus attiré par ce garçon. Jamais encore il n'avait rencontré de jeune homme qui avait suscité autant son intérêt.

À l'appel de Zoraïde, qui avait remarqué son inattention, il sortit de ses pensées pour retrouver la conversation de la jeune fille. Tentant alors de captiver à nouveau William, celle-ci lui demanda:

- So, what this perfect novel is about?

- You mustn't sum up Charlotte Bronte's Professor! rétorqua avec un empressement amusé William, dont la passion venait d'être titillée.

- Oh! Then, what would you tell to have me in the mood for reading it?

- It's a beautiful story! I have wanted to become a teacher since I first read it, répondit-il en faisant glisser le livre vers Zoraïde, Take it! It's for you, ajouta-t-il.

- Une belle histoire… répéta la jeune fille, revenant à la langue de William.

William était ravi de pouvoir partager ses goûts avec quelqu'un d'autre. Il avait eu plusieurs fois l'occasion de discuter avec Zoraïde depuis son arrivée au détour des trains dans lesquels ils se croisaient fréquemment. La jeune fille avait alors gagné toute sa sympathie et son amitié. Mais William ne resterait pas très longtemps en Angleterre, quelques mois, certes, mais les jours passaient si vite! Cependant, il espérait garder un lien étroit avec cette rencontre étonnante. Alors que William prospectait en l'avenir, son amie se pencha vers lui d'un air grave, le regard sombre, et lui murmura:

-    What are you waiting for?

-   Pardon? Sorry! Sorry? Waiting for… What do you want? bégaya-t-il, surpris

-   Kiss me! Embrasse-moi!

-   Que je… Quoi? Non… No, I can't…. I… Tu... You're...

Elle ne pouvait pas avoir demander cela! William ne savait comment réagir. En un clin d'oeil, il avait vu s'effondrer devant lui tous ses espoirs d'amitié durable avec Zoraïde. À nouveau, il se sentait prisonnier, prisonnier de lui-même, prisonnier des exigences de ses fréquentations et de son destin... William reprenait peu à peu ses esprits, mais ce qu'il lui arrivait lui échappait toujours. Finalement, après un long moment, il finit par répondre à Zoraïde:

-         I'm sorry. I don't want, I don't desire it. You're very nice, but I don't feel like having something else than friendship. I really do want you as a friend. But I can't love you as you want me to do...

Abasourdie, Zoraïde fixait les yeux de William. Elle semblait avoir perdu tout sentiment. Mais son regard jurait avec l'expression de son visage qui révélait toute la déception et le regret qu'elle ressentait. Elle choisit enfin de récupérer son sac et le livre de William, de se lever et de fuir le salon de thé.

Le jeune garçon la regardait faire, il ne cherchait pas à la rattraper. Elle comprendrait. Elle lui écrirait. Dans le livre, son adresse était écrite. Il savait qu'il lui donnerait. Mais du haut de sa vingtaine d'années, il commençait à douter. Avait-il vraiment bien réagi? Pourtant, tout lui avait paru si simple jusque-là. Tout pourrait encore l'être dans le fond… Elle lui écrira...

Alors qu'il était plongé dans ses songes, espérant voir arriver une réponse à ses interrogations, le jeune homme du train poussa la porte et pénétra dans la pièce, semblant à la fois perdu et déterminé. D'un pas faussement désinvolte et innocent, il se dirigea vers William avant de s'adresser à lui presque au hasard.

-         Salut! We have already met, haven't we?

-         Nous étions dans le même train, ce matin, lui répondit William, sans prendre la peine de s'exprimer dans la langue de son interlocuteur, misant, pour décider de la suite des événements, sur la réaction de l'autre, qui vint, tout sourire, accompagnée d'un accent séduisant,

-         Oui! C'est vrai! Je m'appelle Edward. Another coffee? It's on me! J'invite…


Épisode deux

De Brontë prendre la suite... — Par eriam59 @ 02:39

 Le téléphone sonna. William regarda le nom qui s'était mis à clignoter sur l'écran. Il soupira et s'obligea à poser son livre pour décrocher, tout en regardant à nouveau le prénom griffonné sur la première page du roman et qui lui, au moins, lui tira un sourire au moment où il prit la parole:

" -  Oui? Qu'y a-t-il?

-    William? Ça va?

-    Oui, et toi?

-    Ça va! J'aimerais te voir. Dans dix minutes? Au même café que d'habitude?

-    J'ai un peu de travail, on peut se voir demain si tu veux…

-    Non! Viens. Je t'attends là-bas."

Edward raccrocha, ne laissant d'autre choix à William que de lui obéir. Il prit sa veste, sortit et claqua la porte.

Arrivé au coin de la rue, une pensée le foudroya: satanées clés! Heureusement qu'il avait laissé le double à un ami. Mais il allait devoir l'appeler, passer chez lui récupérer la clé, prendre de ses nouvelles, demander comment allait la compagne-dont-il-avait-encore-oublié-le-nom, discuter, prendre le thé… Lui qui ne voulait voir personne… Pour couronner le tout, la pluie commençait à tomber et le parapluie aussi était dans l'appartement… Heureusement, le café n'était pas loin.

Lorsqu'il arriva, Edward l'attendait. Ils se saluèrent, et l'autre semblait content. Les deux hommes entrèrent dans le petit café et s'installèrent à une table près de la sortie. Edward contemplait béat le jeune homme qu'il avait devant lui. Il aurait aimé que William parlât le premier, mais face à son silence, il prit la parole:

" -  Je suis ravi de te voir. J'ai l'impression que ça fait une éternité.

Décidément, ce garçon ennuyait William. Cependant, la bienséance le fit répondre:

-    Moi aussi. Qu'est-ce que tu as fait depuis la dernière fois?

-    Pas grand-chose… J'ai beaucoup pensé à toi, tu sais…

-    Oui, je sais, tu me l'as déjà dit" répondit William un peu plus sèchement qu'il ne l'avait voulu.

Edward se mit alors, comme à chaque fois, à parler de ses sentiments, de la passion folle qu'il vouait à William et de toutes ces choses niaises depuis qu'elles avaient été dites et redites, et encore et toujours répétées.

Alors que l'attention de William s'amenuisait, Edward lui saisit les poignets et s'apprêtait à l'embrasser. C'en était trop. Cette attitude ne plaisait plus à William. Certes, il avait aimé Edward, mais c'était avant. Avant que celui-ci ne voulût jouer le maître du jeu, avant que William ne souhaitât plus se plier aux désirs des autres, avant qu'il ne fût troublé par cette jeune fille, avant qu'il ne lui en voulût d'avoir pris une décision stupide sans lui laisser mot dire. The Professor, Charlotte Brontë, une belle histoire, même si elle ne lui correspondait pas. Il aimait les hommes, pas la jeune Frances, pas Edward non plus.

Ce dernier, d'ailleurs, regardait, encore éberlué, William qui l'avait repoussé.

" -  William? Ça ne va pas?

-    Edward… Non, je suis désolé. Je veux que nous arrêtions.

William avait lancé un poignard dans le cœur de son compagnon, mais cela lui était vital. Il se sentait enfin soulagé. Edward, lui, semblait ne pas comprendre ce que venait de dire l'homme qu'il aimait. Cependant, sans un mot de plus, William récupéra ses affaires et sortit, laissant là l'homme abattu.

Dehors, la pluie avait cessé et le ciel s'était teinté de violet. D'une boutique voisine s'échappaient des effluves de lavandes et au bout de la rue, il la vit, avec l'éternelle besace à l'épaule et son amante au bout de la main. Lorsqu'elle fut à sa hauteur, il lui sourit. Frances lui rendit sa sympathie timidement avant de chuchoter à l'oreille de sa compagne quelques mots parmi lesquels il aurait juré avoir entendu son nom et de disparaître dans la foule. Ils avaient donc enfin trouvé, l'un et l'autre, ce qu'ils cherchaient: la liberté… 


Premier épisode

De Brontë prendre la suite... — Par eriam59 @ 17:30

Le téléphone sonna. Il regarda le nom qui s'affichait sur l'écran, il sourit et décrocha. À l'autre bout, la jeune personne prit la parole:

-       Monsieur Faussel?

-       Oui, Frances. Qu'y a-t-il?

-       Je me demandais si vous étiez libre cette après-midi. Je suis en ville, et j'aimerais vous voir, aller prendre un café, discuter… Qu'en dites-vous?

-       C'est d'accord. Dites-moi où voulez-vous que je vous rejoigne.

-       Dites-moi où souhaitez-vous aller, je vous invite.

William rit. L'idée que ce soit la jeune fille qui l'invite lui semblait comique. Mais dans le fond, Frances était si surprenante que cela ne l'étonnait qu'à moitié.

-       Vous m'invitez? Le choix du lieu ne vous en revient que davantage.

-       Alors je vous attendrai dans une demi-heure au même endroit que la dernière fois. Vous vous en souvenez, j'espère…

Il y avait une once de raillerie dans la voix de l'étudiante.

-       Bien sûr, je m'en souviens. Je vous y rejoins.

William raccrocha et demeura songeur. Cette jeune fille avait vraiment quelque chose de singulier. Il se souvenait bien du lieu où il s'était vu la dernière fois. C'était un salon de thé chic de la vieille ville. Elle ne venait presque jamais en ville. Ce lieu était certainement le seul qu'elle connaissait. Une demi-heure: c'était le temps qu'il lui fallait pour s'y rendre. Il prit ses clés, enfila sa veste, jeta un coup d'œil au miroir de l'entrée, et sortit.

Lorsqu'il arriva au lieu de rendez-vous, il fut surpris de ne pas la trouver. Il regarda sa montre: il était un peu en avance. À l'heure exacte, il la vit arriver au bout de la rue. Sur son épaule pesait, à son habitude, sa grande besace noire. Elle tenait un petit sac rouge du bout des doigts et arbora, à la vue de William, un sourire qui trahissait le plaisir qu'elle avait de le voir.

Arrivée à ses côtés, elle se hissa sur la pointe des pieds pour lui faire la bise. Elle semblait radieuse. Pourtant, quelque chose dans ses yeux ne suivait pas avec l'expression de son visage. Il y avait comme une pointe de mélancolie mêlée d'une certaine nervosité. Ils entrèrent dans le salon de thé, on les emmena à une petite table dans le fond de la pièce, ils demandèrent chacun un café. Une fois seuls, Frances sortit le contenu du petit sac. C'était un paquet en kraft, qu'elle posa sur le coin de la table à côté d'elle. Devant le regard interrogateur de William, elle s'expliqua:

-       C'est pour vous! Mais vous l'ouvrirez plus tard. Elle sourit à son ancien enseignant.

-       En quel honneur?

-       Comme ça. J'avais envie. Mais n'en parlons plus. Cela fait longtemps que nous ne nous sommes pas vus. J'aimerais bien savoir ce que devient mon prof d'anglais…

La remarque fit rire William. Cela faisait quelques années qu'il n'était plus le professeur de Frances. Cependant, elle avait gardé ses habitudes de lycéenne: elle le vouvoyait et l'appeler Monsieur ou "son prof d'anglais".

-       Que voulez-vous qu'un professeur de langues devienne? Il enseignera toujours la même matière à des élèves d'un âge à peu près équivalent. Mais la question se pose davantage pour vous. Comment se passent vos études?

Ils discutèrent alors du devenir de la jeune fille. William se rendit compte qu'elle avait beaucoup changé depuis qu'il n'avait plus veillé à prendre de ses nouvelles. Elle semblait plus distraite, encline aux digressions, et surtout, irritée de devoir parler d'elle. Sans cesse, elle questionnait William sur sa vie, ses opinions, ses sentiments. Mais alors qu'il commençait à se laisser prendre au jeu de ce qu'il pensait n'être qu'un caprice, elle le regarda d'un air grave et lui dit:

-       Pourquoi ne m’écrivez-vous plus ?

La question le surprit. Certes, ils avaient eu l'habitude de s'écrire, mais cela faisait quelques mois que ni elle ni lui ne l'avait fait. Ils s'étaient téléphoné et maintenant se voyaient. Il ne trouvait pas nécessaire de lui écrire de surcroît. Qui plus est, son travail ne lui laissait pas tellement le temps de le faire.

-       Frances… Je… Je n’ai plus beaucoup de temps, et…

-       Non, je veux dire… Si je ne vous fais pas signe, il n’y a aucune communication entre nous. Pourquoi?

-       Frances !

-       Je sais que je ne peux pas vous demander l’impossible, je ne vous en veux pas.  Mais… Je ne veux plus…. Je ne veux plus vous courir après comme je l’ai fait jusqu’à aujourd’hui. Je ne veux plus car je souhaite me débarrasser du sentiment qui m’a poussée à le faire jusque-là… J'aimerais… J'aimerais que… Embrassez-moi…

La demande interloqua William. Ce n'était pas possible. Elle ne pouvait pas avoir exiger cela. Il ferma les yeux et la regarda de nouveau. Elle lui semblait vraiment différente cette fois.

-       J'ai l'impression que nous devons tous deux cesser notre comédie maintenant, reprit-elle, laissez-moi au moins le sentiment d’être allée jusqu’au bout de mes idées cette fois. Embrassez-moi.

Son visage était tendu. Ses yeux étaient plus sombres que jamais. Ses lèvres tremblaient. Devant le silence de l'enseignant, elle continua:

-       Vous n'aurez pas à me fuir, pas plus que d’habitude. Je ne vous écrirai plus. Je ne vous en voudrai pas. Ce sera ma faute. Embrassez-moi !

-       Mais…

-       S’il vous plaît…

Il hésita un instant. Elle gardait ses yeux plantés dans les siens. Aucun geste. Aucune tentative. Depuis tout ce temps, elle ne lui avait rien dit. Elle n'avait rien laissé paraître. Il s'avança légèrement vers elle. Elle fit de même. William n'avait aucune idée de ce qu'il était en train de faire. Les pensées se bousculaient dans son esprit. Tant pis. C'était trop tard maintenant. Elle lui avait réclamé une faveur, il venait de l'accepter. Il ne pouvait plus la laisser là. Il s'avança de nouveau. Elle ne bougea pas, mais laissa ses paupières se clore. Alors, il ferma, lui aussi, les yeux. Puis, doucement, avec, peut-être, plus de tendresse qu'il ne l'avait imaginé, il appliqua ses lèvres sur les siennes, laissa s'échapper un souffle et l'embrassa. Elle se laissait faire. Elle ne le forçait pas à recommencer. Pourtant, il le fit, une fois, deux fois. Mais, alors qu'il se laissait envahir par l'instant, elle le repoussa, affectueusement. Ses yeux brillaient d'émoi et de larmes. Elle s'empara de son sac sans détacher son regard des yeux de William. Elle se leva et s'en alla. Elle semblait fuir. Le jeune professeur la regarda. Il ne dit rien. Il ne fit aucun mouvement pour la rattraper. Il avait compris. Le cadeau...

Sur le bord de la table était toujours posé le petit paquet qu'elle avait amené. Il le prit. Ses mains tremblaient. Il l'ouvrit et dévoila le livre qu'il contenait. Elle avait toujours fait preuve de subtilité. Elle adorait parler par énigmes. Celle-là était on ne peut plus claire. Charlotte Brontë, The Professor. Elle avait tout prévu. Elle savait qu'elle en viendrait là. Il ouvrit le livre. Elle avait certainement laissé un mot. "Voilà, nous y sommes. Tout est là. Beaucoup de choses nous relient, mais nous ne sommes ni au bon siècle, ni dans le bon pays. Ce n'est pas la fin du roman, mais ce sera mieux ainsi, pour vous, comme pour moi. Bonne continuation. Frances." Ce sera mieux. Qui aurait pu l'affirmer?

-       Je peux?

William sursauta. Le serveur, venu débarrasser la table, le regardait d'un air surpris.

-       Oui. Oui, bien sûr. Il se replongea aussi vite dans ses songes.

Pendant un instant, il avait cru qu'il allait avoir une réponse à ses interrogations. C'était idiot. Personne ne pouvait connaître la réponse. Que lui arrivait-il? Tout lui avait paru si simple jusque-là. Maintenant, il commençait à douter. Pourtant, il l'aimait, lui.