Premier épisode
Le téléphone sonna. Il regarda le nom qui s'affichait sur l'écran, il sourit et décrocha. À l'autre bout, la jeune personne prit la parole:
- Monsieur Faussel?
- Oui, Frances. Qu'y a-t-il?
- Je me demandais si vous étiez libre cette après-midi. Je suis en ville, et j'aimerais vous voir, aller prendre un café, discuter… Qu'en dites-vous?
- C'est d'accord. Dites-moi où voulez-vous que je vous rejoigne.
- Dites-moi où souhaitez-vous aller, je vous invite.
William rit. L'idée que ce soit la jeune fille qui l'invite lui semblait comique. Mais dans le fond, Frances était si surprenante que cela ne l'étonnait qu'à moitié.
- Vous m'invitez? Le choix du lieu ne vous en revient que davantage.
- Alors je vous attendrai dans une demi-heure au même endroit que la dernière fois. Vous vous en souvenez, j'espère…
Il y avait une once de raillerie dans la voix de l'étudiante.
- Bien sûr, je m'en souviens. Je vous y rejoins.
William raccrocha et demeura songeur. Cette jeune fille avait vraiment quelque chose de singulier. Il se souvenait bien du lieu où il s'était vu la dernière fois. C'était un salon de thé chic de la vieille ville. Elle ne venait presque jamais en ville. Ce lieu était certainement le seul qu'elle connaissait. Une demi-heure: c'était le temps qu'il lui fallait pour s'y rendre. Il prit ses clés, enfila sa veste, jeta un coup d'œil au miroir de l'entrée, et sortit.
Lorsqu'il arriva au lieu de rendez-vous, il fut surpris de ne pas la trouver. Il regarda sa montre: il était un peu en avance. À l'heure exacte, il la vit arriver au bout de la rue. Sur son épaule pesait, à son habitude, sa grande besace noire. Elle tenait un petit sac rouge du bout des doigts et arbora, à la vue de William, un sourire qui trahissait le plaisir qu'elle avait de le voir.
Arrivée à ses côtés, elle se hissa sur la pointe des pieds pour lui faire la bise. Elle semblait radieuse. Pourtant, quelque chose dans ses yeux ne suivait pas avec l'expression de son visage. Il y avait comme une pointe de mélancolie mêlée d'une certaine nervosité. Ils entrèrent dans le salon de thé, on les emmena à une petite table dans le fond de la pièce, ils demandèrent chacun un café. Une fois seuls, Frances sortit le contenu du petit sac. C'était un paquet en kraft, qu'elle posa sur le coin de la table à côté d'elle. Devant le regard interrogateur de William, elle s'expliqua:
- C'est pour vous! Mais vous l'ouvrirez plus tard. Elle sourit à son ancien enseignant.
- En quel honneur?
- Comme ça. J'avais envie. Mais n'en parlons plus. Cela fait longtemps que nous ne nous sommes pas vus. J'aimerais bien savoir ce que devient mon prof d'anglais…
La remarque fit rire William. Cela faisait quelques années qu'il n'était plus le professeur de Frances. Cependant, elle avait gardé ses habitudes de lycéenne: elle le vouvoyait et l'appeler Monsieur ou "son prof d'anglais".
- Que voulez-vous qu'un professeur de langues devienne? Il enseignera toujours la même matière à des élèves d'un âge à peu près équivalent. Mais la question se pose davantage pour vous. Comment se passent vos études?
Ils discutèrent alors du devenir de la jeune fille. William se rendit compte qu'elle avait beaucoup changé depuis qu'il n'avait plus veillé à prendre de ses nouvelles. Elle semblait plus distraite, encline aux digressions, et surtout, irritée de devoir parler d'elle. Sans cesse, elle questionnait William sur sa vie, ses opinions, ses sentiments. Mais alors qu'il commençait à se laisser prendre au jeu de ce qu'il pensait n'être qu'un caprice, elle le regarda d'un air grave et lui dit:
- Pourquoi ne m’écrivez-vous plus ?
La question le surprit. Certes, ils avaient eu l'habitude de s'écrire, mais cela faisait quelques mois que ni elle ni lui ne l'avait fait. Ils s'étaient téléphoné et maintenant se voyaient. Il ne trouvait pas nécessaire de lui écrire de surcroît. Qui plus est, son travail ne lui laissait pas tellement le temps de le faire.
- Frances… Je… Je n’ai plus beaucoup de temps, et…
- Non, je veux dire… Si je ne vous fais pas signe, il n’y a aucune communication entre nous. Pourquoi?
- Frances !
- Je sais que je ne peux pas vous demander l’impossible, je ne vous en veux pas. Mais… Je ne veux plus…. Je ne veux plus vous courir après comme je l’ai fait jusqu’à aujourd’hui. Je ne veux plus car je souhaite me débarrasser du sentiment qui m’a poussée à le faire jusque-là… J'aimerais… J'aimerais que… Embrassez-moi…
La demande interloqua William. Ce n'était pas possible. Elle ne pouvait pas avoir exiger cela. Il ferma les yeux et la regarda de nouveau. Elle lui semblait vraiment différente cette fois.
- J'ai l'impression que nous devons tous deux cesser notre comédie maintenant, reprit-elle, laissez-moi au moins le sentiment d’être allée jusqu’au bout de mes idées cette fois. Embrassez-moi.
Son visage était tendu. Ses yeux étaient plus sombres que jamais. Ses lèvres tremblaient. Devant le silence de l'enseignant, elle continua:
- Vous n'aurez pas à me fuir, pas plus que d’habitude. Je ne vous écrirai plus. Je ne vous en voudrai pas. Ce sera ma faute. Embrassez-moi !
- Mais…
- S’il vous plaît…
Il hésita un instant. Elle gardait ses yeux plantés dans les siens. Aucun geste. Aucune tentative. Depuis tout ce temps, elle ne lui avait rien dit. Elle n'avait rien laissé paraître. Il s'avança légèrement vers elle. Elle fit de même. William n'avait aucune idée de ce qu'il était en train de faire. Les pensées se bousculaient dans son esprit. Tant pis. C'était trop tard maintenant. Elle lui avait réclamé une faveur, il venait de l'accepter. Il ne pouvait plus la laisser là. Il s'avança de nouveau. Elle ne bougea pas, mais laissa ses paupières se clore. Alors, il ferma, lui aussi, les yeux. Puis, doucement, avec, peut-être, plus de tendresse qu'il ne l'avait imaginé, il appliqua ses lèvres sur les siennes, laissa s'échapper un souffle et l'embrassa. Elle se laissait faire. Elle ne le forçait pas à recommencer. Pourtant, il le fit, une fois, deux fois. Mais, alors qu'il se laissait envahir par l'instant, elle le repoussa, affectueusement. Ses yeux brillaient d'émoi et de larmes. Elle s'empara de son sac sans détacher son regard des yeux de William. Elle se leva et s'en alla. Elle semblait fuir. Le jeune professeur la regarda. Il ne dit rien. Il ne fit aucun mouvement pour la rattraper. Il avait compris. Le cadeau...
Sur le bord de la table était toujours posé le petit paquet qu'elle avait amené. Il le prit. Ses mains tremblaient. Il l'ouvrit et dévoila le livre qu'il contenait. Elle avait toujours fait preuve de subtilité. Elle adorait parler par énigmes. Celle-là était on ne peut plus claire. Charlotte Brontë, The Professor. Elle avait tout prévu. Elle savait qu'elle en viendrait là. Il ouvrit le livre. Elle avait certainement laissé un mot. "Voilà, nous y sommes. Tout est là. Beaucoup de choses nous relient, mais nous ne sommes ni au bon siècle, ni dans le bon pays. Ce n'est pas la fin du roman, mais ce sera mieux ainsi, pour vous, comme pour moi. Bonne continuation. Frances." Ce sera mieux. Qui aurait pu l'affirmer?
- Je peux?
William sursauta. Le serveur, venu débarrasser la table, le regardait d'un air surpris.
- Oui. Oui, bien sûr. Il se replongea aussi vite dans ses songes.
Pendant un instant, il avait cru qu'il allait avoir une réponse à ses interrogations. C'était idiot. Personne ne pouvait connaître la réponse. Que lui arrivait-il? Tout lui avait paru si simple jusque-là. Maintenant, il commençait à douter. Pourtant, il l'aimait, lui.
Commentaires
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Si je devais poster un commentaire sincère sur ce texte, ce serait ce seul mot : "Sourire", en italique, façon didascalie espiègle et reposante. Que les Mânes de Corneille et Brecht me pardonnent, mais pour cette fois je vais faire (un peu) plus long.
Très beau texte, ô Marie. Vraiment très beau, très simple, tout en silences et en ombres entraperçues. C'est beaucoup moins prosaïque, mais cette scène m'a rappelé un quatrain que j'ai appris par coeur quand j'étais gamine, et qui me trotte toujours dans un coin du coeur, avec pas mal d'autres bêtises :
"Si tu me parles quelque soir
Du secret de mon coeur malade
Je te dirais pour t'émouvoir
Une très ancienne ballade."
C'est de Villiers de l'Isle-Adam, un copain de Mallarmé complètement loufoque, mais qui a écrit des trucs très purs, je trouve. Et présentement, ce petit morceau là correspond assez bien à ce que j'ai ressenti en lisant ton texte, et peut-être à ce qu'aurait pu penser Frances.
Mais pour le coup, je ne vais pas m'amuser à essayer de décortiquer ce qui s'est passé dans sa tête : ce serait inutile, et un peu hooligan aussi. tes mots se suffisent à eux-mêmes, et pour parodier mon pote Cyrano : "C'est bien plus beau lorsqu'on ne dit pas tout."
Alors bravo :))
Je vais zieuter le reste.
Sommeil répérateur et Week-end tranquille sur toi, ô compagne d'armes du Pays des HK.
Emmanuelle.
Par Emmanuelle — 18 jan 2008, 23:33