Michael Cunningham - Les heures (The Hours, traduction de Anne Damour), Mrs Woolf (1)
[...] Elle devrait prendre un petit déjeuner mais ne peut supporter l'interruption qui s'ensuivrait, le contact avec l'humeur de Nelly. Elle va écrire pendant une heure environ, puis avaler quelque chose. S'abstenir de manger est un vice, une sorte de drogue – avec l'estomac vide elle se sent rapide et libre, lucide, prête à se battre. Elle boit son café, s'assied, étire les bras. C'est une expérience des plus singulières, de se réveiller avec le sentiment que la journée sera bonne, de s'apprêter à travailler mais sans s'y mettre vraiment. À ce moment, il y a d'infinies possibilités, des heures entières qui s'étendent devant elle. Son esprit bourdonne. Ce matin, elle va peut-être pénétrer l'opacité des choses, les canaux obstrués, atteindre l'or. Elle le perçoit au fond d'elle-même, un autre soi presque indescriptible, ou plutôt un soi parallèle, un second soi plus pur. Si elle était croyante, elle l'appellerait l'âme. C'est une chose qui dépasse la somme de son intelligence et celle de ses émotions, qui dépasse la somme de ses expériences, encore qu'elle les parcoure toutes les trois comme des veines de métal brillant. C'est une faculté interne qui reconnaît les mystères mouvants de l'univers parce qu'elle est faite de la même substance, et lorsque la chance lui sourit elle peut écrire directement grâce à cette faculté. Écrire dans cet état lui apporte la plus intense des satisfactions, mais elle ne sait jamais à quel moment elle pourra y accéder. Elle peut prendre son stylo et laisser sa main suivre sa trace sur le papier; elle peut prendre son stylo et découvrir qu'elle est simplement elle-même, une femme en robe d'intérieur armée d'un stylo, craintive et indécise, moyennement compétente, ne sachant par où commencer ni quoi écrire.
Elle prend son stylo.
Mrs Dalloway dit qu'elle se chargerait d'acheter les fleurs.
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