APARTÉ
Juillet 2005 - Souvenir
Si Beaumarchais avait été là...
(Marceline est employée comme femme de ménage dans une entreprise multinationale dont l'intégralité des dirigeants sont des hommes. Lors d'une réunion entre cadres, elle est appelée afin de nettoyer une tache de vin que l'un d'eux venait de faire sur la moquette du bureau. Indifférents à sa présence, les hommes continuent leur discussion.)
Un cadre: Savez-vous ce que m'a annoncé ma femme hier soir? Elle veut créer son entreprise!
(Les hommes éclatent de rire)
Le patron: Non, vraiment, c'est de la folie. Et que lui avez-vous répondu?
Le cadre: Que l'espoir la faisait peut-être vivre, mais que seul mon salaire pouvait la nourrir.
(Marceline se redresse, offusquée. Personne ne la remarque.)
Le patron: Vous avez bien fait. Si les femmes deviennent gérantes d'entreprises, où va-t-on?
Marceline: Et pourquoi je vous prie?
(Les hommes se retournent vers elle)
Le patron: Je vous demande pardon?
Marceline: Pourquoi les femmes ne pourraient-elles pas gérer une entreprise aussi bien qu'un homme?
Le patron: Mais c'est pourtant évident! Notre métier est un métier à responsabilités, il demande force de caractère et d'esprit. Une femme ne peut pas supporter de telles charges!
Un cadre: oui, tout à fait, il y a aussi les enfants dont il faut s'occuper. Ne cherchez pas à défendre une cause que vous ne connaissez pas, nettoyez la tache par terre.
Marceline (en colère): Alors là! C'est un peu fort! Premièrement, sachez qu'une femme n'est pas qu'une serpillière. Ensuite, vous me donnez là un merveilleux argument: si une femme est capable de gérer un foyer et de mettre au monde et de s'occuper d'enfants, elle est donc tout à fait apte à gérer une entreprise. S'occuper d'un foyer réclame de la responsabilité, et de nombreux hommes ne sont pas capables de le faire s'ils n'ont pas un revenu leur permettant tous les excès…
Le patron: Allons, allons, soit, une femme est capable de gérer un foyer, mais dans notre métier, il faut savoir faire des concessions, satisfaire la majorité. Les femmes sont arrivistes, elles en veulent trop, ce n'est en rien le profil d'un chef d'entreprise. On ne s'occupe pas d'employés comme d'enfants.
Marceline: Vous avez peur! Vous avez peur des femmes, peur qu'elles prennent votre place!
(Les hommes se regardent mal-à-l'aise)
Un cadre: C'est délirant! Messieurs, entendez cela. Nous? Nous aurions peur des femmes? Mais nous ne pourrions avoir peur d'elles que si elles nous étaient supérieures. On nous appelle "sexe fort", est-ce pour rien?
Marceline: Je le conçois. Les mots vous donnent peut-être raison par leur sens, mais par leur forme, ils sont égaux: "femme" et "homme" comptent le même nombre de lettres, mais on vous a ajouté un "h" pour cela… De plus, si vous ne considériez pas les femmes comme des jouets dérisoires, elles n'auraient aucune raison de se battre et de lutter au détriment de leur vie pour réussir. Vous nous faites devenir arrivistes, nous ne le sommes pas à la naissance…
Le patron: Cette discussion tourne à la comédie. Reprenons chacun notre rôle: les hommes à la gestion de l'entreprise, la femme au ménage. Madame, apprenez que si les femmes ne dirigent pas les entreprises, c'est parce qu'elles sont souvent trop sûres d'avoir raison et que leur confiance démesurée en elles ne leur laisse pas le temps de chercher des arguments à leur propos.
(Les cadres regardent leur patron, certains amusés, d'autres gênés)
Marceline: Alors d'après vous, les femmes ne savent pas argumenter? Mais je vois parmi vous (elle se tourne vers l'assemblée) des gens changer d'avis et se rallier à ma cause. Serait-ce à cause de mes maigres arguments ou du ridicule des vôtres? Vous venez de conclure notre discussion par un argument —si on peut appeler cela ainsi— que j'ai réfuté par le simple fait de m'adresser à vous tout à l'heure: il y a longtemps que la tâche de vin sur cette moquette serait partie si je n'avais pas eu d'arguments…
(Les hommes semblent changer d'opinion)
Un cadre: Elle n'a pas tort. (Il s'adresse au patron) Avec tout le respect que je vous dois, Monsieur, je partage l'avis de cette femme. Elle vient de faire preuve d'une rhétorique sans faille.
Le patron: suggériez-vous qu'une femme serait donc tout à fait capable d'être à ma place?
Un cadre: Nous n'en sommes pas encore là, mais pourquoi un femme, ou deux, ne feraient pas partie de notre équipe?
Un autre: Oui, mais pour quel rôle?
Le patron: Jusqu'à preuve du contraire, je dirige encore cette entreprise… (Les cadres semblent déçus) Mais il est vrai qu'un peu de féminité ne ferait peut-être pas de mal à notre assemblée…
Marceline: À propos, votre secrétaire m'a chargée de vous transmettre les résultats des élections pour la présidence du MEDEF qui se déroulaient ce matin
Le patron: Ah?
Marceline: Il semblerait que votre patron soit désormais… une femme.
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