Woolgathering

02 jui, 2008

APARTÉ

Apartés — Par eriam59 @ 12:24

Et la lumière fut…

 

Je me présente : M Vanrobays. J’habite avec mes six enfants et ma jeune femme, dans la courée Dekien, dans notre belle ville textile de Roubaix, au XIXèmesiècle.

La vie dans nos petites masures est difficile. De plus, notre courée est très sombre : un grand mur la coupe en son milieu. Personne ne sait ce qui se passe derrière, personne n’oserait aller voir. On raconte des choses étranges sur ce qui se passe là-bas, derrière.

La nuit, parfois, on entend des voix, comme des murmures. Certains racontent que des revenants habitent dans le prolongement de notre courée, d’ailleurs, c’est pour cela que le mur est là, pour empêcher les mauvais esprits de venir hanter nos jours et nos nuits.

Mais tout de même, il faudra bien, un jour, que l’on sache ce qu’il y a vraiment derrière ce mur… De toute façon, il ne résistera plus longtemps au poids des années. Déjà, des fissures apparaissent. Légères, bien sûr, mais les briques du haut du mur commencent à tomber. Nos voisins pensent que les esprits qui résident près de chez nous s’amusent à lancer les pierres dans notre courée. S’ils continuent, nos enfants vont se faire assommer! Nos femmes ne les laissent plus sortir ni aller au fond de la courée… Bien sûr, ces petits drôles profitent toujours d’un moment d’inattention de leur mère pour filer vers le mur regarder à travers les fissures dans l’espoir de voir derrière. Je les comprends ces gamins, à leur âge, ils ne peuvent pas rester enfermés tout le long du jour… Et puis, ils finiront par voir, alors, nous saurons, nous aussi…

Depuis quelques jours, tous les habitants de notre courée deviennent exécrables. Nos conditions de travail ne font qu’empirer, notre cadre de vie aussi.

Alors, le moindre titillement de l’un ou de l’autre risque de finir en bagarre générale. Mais le mur faibli de jour en jour et nous sommes aussi très inquiets de ce qu’il pourrait arriver…

Et voilà que M Desmytter s’amuse à provoquer l’un de nos plus susceptibles voisins. La bagarre va finir par éclater…

Ce qui menaçait d’arriver vient de se déclencher : M Desmytter et M Bullaert sont tous les deux en train de se battre comme chien enragés. L’un tombe, se redresse, saute sur l’autre qui, à son tour, chute mais entraîne à sa suite le premier et la lutte continue, au sol, cette fois, jusqu’à ce que l’un des deux arrive à se relever alors ils se poussent mutuellement. Et voilà que le plus faible cède, il se laisse jeter contre le mur qui ne tient plus. Des briques assez basses tombent de l’autre côté. Une lumière blanche, intense, pure, nous éblouit. Voilà bien des années que la lumière ne nous était pas apparue de cette manière. D’ailleurs, on voit bien que cette lumière n’est pas réelle. Elle ne vient pas de notre monde. C’est sûr, de l’autre côté, c’est le paradis!

Les combattants se regardent hébétés, tandis que les mères couvrent les yeux de leurs enfants. Même les plus vaillants ont un mouvement de recul. Notre peur est mêlée d’une curiosité dévorante : si le paradis se trouvait vraiment derrière ce mur, alors, nos problèmes pourraient disparaître…

Cependant, la peur et la raison nous ont convaincu de rentrer chez nous. Nous nous cloîtrons dans nos masures et nous nous y enfermons.

Quelques minutes plus tard, une voix nous interpelle, on nous appelle de l’extérieur. À travers les murs fins de nos maisons, nous discutons : Faut-il aller voir ? Qui ?

Alors, M Desmytter, M Bullaert et moi-même décidons de sortir.

Quelle surprise avons-nous eue en arrivant devant le mur. D’autres briques étaient tombées, et, le vide laissé par leur chute nous laissait entrevoir ce qu’il se passait réellement derrière.

Etonnés par ce spectacle, nous avions oublié ce pour quoi nous étions venu lorsque l’on nous ramena à la réalité. Un homme se trouve dans notre courée, il s’approche de nous et il se met à nous raconter sa vie, ou plutôt, notre vie. Cet homme, en effet, n’est autre que notre voisin. Certes, il n’habite pas la courée Dekien, mais la courée Dubar. Les voix que nous avions longtemps prises pour des gémissements de fantômes étaient en réalité celles des habitants de cette courée. Derrière le mur, et c’est ce que nous venions de voir à travers le trou qui s’était formé avec la chute des briques, se trouve une seconde courée, plus lumineuse que la nôtre puisque davantage exposée au soleil. Il faut que nous abattions ce mur, réunissons nos deux courées!

Chacun part appeler femme et enfants et après quelques minutes passées à détruire le mur, voilà enfin les courées Dekien et Dubar réunies ! Tout le monde s’embrasse, on fait la fête, on est heureux.

D’une certaine manière, derrière le mur, il y avait vraiment le paradis : un lieu de lumière et de joie…

 


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